From Africtivists to Mondoblog, péripéties d’une guinéenne à Dakar

Cars Rapides à Dakar. Crédit Photo : fraggedreality (flickr.com)

Cars Rapides à Dakar. Crédit Photo : fraggedreality (flickr.com)

Par trois ou quatre fois, j’ai failli ne pas m’y rendre. Qu’y ferais-je ? Avec des gens que je ne connais pas, que j’ai brièvement côtoyé seulement sur internet. Est-ce que ça vaut le coup au final ? Je n’avais pas la tête à ça, je ne voulais pas me forcer à sourire, à faire mine de m’intéresser aux discussions, aux ateliers de formation ou même aux gens alors que j’étais en deuil, et que papa me manque férocement. Cela faisait une semaine que j’enchainais les nuits blanches, aux prises avec de coriaces insomnies. Puis on m’y a encouragée, on m’y a obligée presque et je ne regrette tellement pas d’avoir cédé.
Du Sénégal, je ne connaissais que le nom et de lointaines anecdotes contées par ma mère, Toucouleur d’origine sénégalaise. J’étais conviée au premier sommet de la ligue des blogueurs et activistes africains, rencontre physique de plusieurs e-citoyens engagés pour la démocratie dans leurs pays respectifs et ayant pour objectif de concrétiser l’initiative du réseau Africtivistes. Le sommet durerait trois jours puis je basculerais dans un nouveau bain, non moins coloré, non moins diversifié : celui des Mondoblogueurs qui tiennent leur formation à Dakar avec l’équipe de l’Atelier des Médias de Radio France Internationale.
Je suis quelqu’un de nature extravertie, rencontrer du beau monde ne me fait pas peur, j’adore tenir de longues discussions, débattre à souhait de tout et de rien (dès lors qu’il y a matière et que le sujet m’intéresse). Aussi en règle générale, de telles rencontres sont choses qui m’enchantent. Mais voilà, papa était parti et je n’étais même pas sûre d’être prête à affronter mon quotidien habituel, banal ici à la fac, à plus forte raison participer à d’aussi grands et ponctuels croisements de cultures et de personnalités différentes qui laissent des impressions indélébiles. Maintenant avec du recul, je pense m’en être bien sortie même si la succession de malencontreux événements ont quelque peu terni mon séjour mais n’en n’ont pas moins révélé la saveur et l’intensité.
En effet j’aurais dû me douter que ce ne serait pas un voyage comme les autres lorsque le 25 Novembre, alors que j’embarquais de Nice pour Paris, les douaniers ont jugé utile de retourner la moitié de ma valise de cadeaux destinée à ma famille en Guinée (qu’un ami blogueur croisé à Dakar devait leur faire parvenir) sans raison apparente. Irritée, je décide de faire contre mauvaise fortune, bonne figure. Ce n’est pas bien grave, avais-je dédramatisé. Je rachèterais d’autres cadeaux sur place, une fois arrivée que je ferai emballer. C’est ainsi que j’arrive à Paris Roissy Charles De Gaulle en escale, le temps est tellement grisâtre par ces temps d’attentats, de prochaines législatives (mais aussi de COP21) que je suis bien heureuse de pouvoir m’échapper de cette atmosphère au moins quelques jours.
Embarquement pour Dakar, catastrophe. Je tombe sur un douanier plein d’aigreur et raciste. Je ne pense pas ressembler à quelque extrémiste dans mon jean moulant, mon débardeur et mes escarpins de 10cm. Pourtant je fais l’objet d’une fouille mesquine, désagréable, et plus loin d’abus de pouvoir avec cette phrase lancée avec dédain face à mon impatience : « Je prends autant de temps que je veux, je peux décider que l’on descende vos bagages de la soute pour les fouiller sans explications, je le fais si j’en ai envie et vous raterez votre avion puis c’est tout ». Il me balance les yeux méchants : « Vous parlez français ou pas ? » Ce à quoi je rétorque du tac au tac « : Je ne sais pas, essayez pour voir. » La couleur de notre entretien est donnée. Questions poussées : objet de mon voyage, durée de mon voyage, raison de ma présence en France, date d’arrivée en France et j’en passe. Mon bagage de cabine est minutieusement retourné, mon passeport est ausculté sous toutes ses facettes, mes chaussures sont renversées, histoire de voir si quelque chose y est caché, ma trousse de maquillage est passée au peigne fin. Exaspérée, j’avance cinglante : « Vous voulez pas que je me foute à poil non plus ? Est-ce que j’ai l’air d’une terroriste ? « . Je ne me laisse pas faire et cela le met de mauvaise humeur car annihilant la piteuse autorité qu’il veut imposer, il s’acharne, je m’énerve : « J’ai hâte de finir mes études et de me barrer d’ici ». Il répond : « Oui c’est ça, partez tous ! ». Sourire ironique, je lui réponds que je resterai, rien que pour le plaisir de faire chier des gens comme lui. Je bous de colère, d’impuissance.

C’est aussi cela la France d’aujourd’hui, un pays qui cède de plus en plus au repli identitaire et à la xénophobie.

Plus de quarante cinq minutes d’élucubrations, de va-et-vients au bout desquelles je suis au bord des larmes, je n’ai pas d’énergie pour lutter en ce moment. Je trouve tout de même l’ultime force de lancer  : « Si l’avion part, et que vous ne trouvez rien dans mes bagages en soute par la suite, je ne répondrai plus de moi. Je ferai un scandale, je m’en fiche d’aller au commissariat. Je viens de perdre mon père et la dernière chose dont j’ai besoin, c’est qu’on me traite comme une moins que rien. » Petite tirade qui a du trotter dans leurs esprits. Ils ne trouvent rien, et sont bien obligés de me laisser partir après quelques vaines tentatives de justifications et recommandations pour la suite de mon parcours. J’embarque en dernier toute chamboulée, les portes de l’avion se referment juste après moi. « Dakar commence bien » me dis-je. Le vol se déroule sans encombre et l’aventure commence à Dakar. Sauf,… sauf qu’une valise est restée à Charles De Gaulle. Nouveaux tiraillements avec Air France qui tarde à me l’expédier et je n’obtiens ma valise que 72h après mon arrivée, c’est-à-dire à la fin de mon sommet, après avoir porté le même Jean plus de 48 heures.
C’étaient trois jours palpitants, rythmés de séances de discussions animées, d’ateliers instructifs de pauses café, déjeuners succulents, de rencontres passionnantes. J’ai rangé la perte de mon père dans un coin de ma tête et j’ai profité de chaque instant. J’en ressortais nettement plus outillée, plus vivante. Des Africains de l’est, de l’ouest, du nord, du sud, du centre, des rires à gorge déployée, des cultures différentes. Cet excellent orateur et maître de cérémonie que fut l’Ivoirien Cyriac Gbogou, juste équilibre entre sérieux et ton badin tout au long du sommet. L’opportunité de rencontrer physiquement le ministre sénégalais de la culture et très célèbre artiste Youssou N’dour venu nous dire bonjour mais aussi Cheick Fall, Aisha Dabo, Mohamed Diaby, Moussoukoro Diop,Demba Gueye, Cedric Kalonji, Anna Gueye, … des personnes engagées, des monuments dans leurs pays, et sans aucun doute des exemples pour tous.
Certes il m’arrivait de devoir me retirer une heure environ dans un coin seule, coupée de tous pour souffler, reprendre mes esprits, penser à papa, faire le point moralement de la journée car avant tout, c’est dur de sourire constamment à des inconnus quand le cœur n’y est pas, de devoir montrer que l’on est forte quand on a juste envie de s’effondrer. Mais ma cachette fut bientôt découverte (comment ? je ne sais pas, je pense avoir été suivie par un indic’ :-p ) et chaque fois que je m’y refugiais, un activiste arrivait plein de sollicitude : « Tout va bien Dieretou ? » ou encore « Tu es sûre que ça va ? ». Et un de ces jours, on m’a envoyé le président de l’association des blogueurs guinéens lui-même : « Elle se cache là-bas, va la voir ». J’avais envie de leur crier : « Mais OUI, tout va bien, j’ai juste envie de me retrouver seule un petit moment . » Si bien que j’arrêtai de m’y rendre, craignant de passer pour la dépressive du coin. 🙂

Mais j’étais emplie de joie, car tous ces gens qui ne me connaissaient ni d’Adam ni d’Eve faisaient malgré tout attention à moi, à mon bien-être, me prenaient dans leurs bras, me taquinaient, félicitaient mon courage d’être là lorsqu’ils apprenaient la raison de ces retraites solitaires. J’ai eu droit à un nombre incalculable de câlins, j’ai pleinement aspiré les parfums de chacun d’eux, senti des odeurs agréables d’After-shave que je retiendrai toute ma vie. J’ai fait ma réserve de bisous pour le reste de l’année, avec des barbes d’un jour qui me piquaient agréablement les joues. Tout ça me regonflait, me boostait. J’étais choyée, c’était exactement de cela dont j’avais besoin. Et cette chaleur humaine gommait presque toute ma tristesse. Africtivistes a été une cure pour moi, j’étais en de bonnes mains. De la nourriture pour l’âme, le cœur et l’esprit. L’aventure s’est terminée avec une escapade à Gorée, chaque particule de mon corps a pleinement vécu l’expérience, cette île ainsi que son histoire vous agrippent à la gorge. Pendant que la chaloupe naviguait sur l’océan, je sentais un bien-être inégalé m’envahir. Je m’étais faite une nouvelle famille et elle était juste là à mes côtés.
Puis je suis passée avec les blogueurs du réseau Mondoblog, toute autre expérience mais tout autant plaisante. A laquelle j’aurais aimé profiter comme avec Africtivistes mais le sort continuait à m’en faire voir de toutes les couleurs. Bientôt, je me rendis compte que j’avais perdu ma pièce d’identité française quelque part entre mon déménagement de l’hôtel N’diambour où je résidais pour le sommet vers la villa Keur Mithiou , document sans lequel je ne peux pas revenir en France. Sans tarder, il faut engager les démarches auprès du consulat français au Sénégal afin qu’ils me fournissent de nouveaux papiers pour rentrer chez moi, je ne pouvais pas m’absenter longtemps et mon billet retour est déjà pris. Les cours m’attendent, les examens, etc. Je commence à stresser de ne pouvoir pas rentrer dans les temps, car il faut un délai de traitement du dossier au consulat même en cas d’urgence. Je participe aux ateliers de formation de l’Atelier des Médias, mais j’ai un peu l’esprit ailleurs, je dors mal. Le séjour prend une teinte ocre pour moi. Mais Mondoblog 2015, ce fut tout de même des rencontres intéressantes, originales. Pendant une semaine, c’étaient des trajets en bus partagés, des repas pris ensemble, une atmosphère bonne enfant et certains ateliers qui me parlaient plus que d’autres. Tout le monde était d’une gentillesse inouïe avec moi, j’ai reçu des condoléances avec des mines attristées mais je me veux rassurante en les remerciant : je vais mieux et même bien. Je tisse une relation particulière avec les Mondoblogirls de ma chambre : Françoise une française énergique et qui est toujours de bonne humeur et Emma, une Haitienne aussi tendre que son prénom, avec qui je me lie tout de suite d’amitié, complice de mes sorties nocturnes.
Les jours passent avec une vitesse affolante et je m’attache au Sénégal en dépit des mésaventures administratives qui me poursuivent avec constance car bientôt je ne tarde pas à perdre mon portefeuille tout entier cette fois, avec tous mes papiers et mes devises étrangères dans un taxi le jour J de mon départ (déjà repoussé une fois) mais bon passons. Je retiens des Mondoblogueurs, des gens joyeux, portés sur des moments partagés autour d’une bonne bière (salutations au Crew de la « dibiterie » Chez La Congolaise 😉 ). Puis arrive le jour du dîner de pré-clôture au restaurant La Calebasse, dans le quartier au nom qui fait jaser : les Mamelles. Ça faisait longtemps que je ne m’étais autant sentie si bien et pour cause nous étions en train d’organiser une « soirée After » dans une discothèque de la place, la la Mondoblogueuse Béninoise Lucrèce et moi. Je défilais de table en table et recensait les partants pour la virée nocturne. Très belle soirée durant laquelle j’ai vraiment fait abstraction de tous les aléas du quotidien, on a vécu le moment à l’instant T.

Certains plus que d’autres, mais ne comptez pas sur moi pour vous en dire plus car vous savez ce qu’on dit : ce qui se passe à Dakar reste à Dakar.

C’est ainsi que j’apprends que je devrai prolonger mon séjour d’une semaine à compter du dimanche de la fin de la formation car le consulat doit contacter la préfecture de ma ville pour un je-ne-sais-quoi de procédurier. Grand Merci à Manon Mella pour sa diligence, son suivi et sa disponibilité d’ailleurs. Maintenant tous les blogueurs sont rentrés chez eux et Lucrèce m’accueille à bras ouverts chez elle le temps d’une semaine en compagnie de ses 2 colocataires, également béninoises. Un autre épisode de mon séjour commence. J’aime répéter qu’au Sénégal j’ai vécu trois expériences, trois voyages en un, trois ambiances : Africtivistes, Mondoblog, et Chez Lucrèce. J’ai découvert l’hospitalité béninoise, ces trois filles sont juste magiques et je leur en suis reconnaissante de m’avoir hébergée. Lucrèce est une oreille attentive, sa voix ne s’élève jamais à plus de deux décibels, douce, présente et disponible. Candide son amie, avec ses infusions de thé qui m’apaisent, son sourire communicatif ainsi que le calme d’Ornella me font vivre une jolie expérience humaine, exquise, inoubliable.
Mais le Sénégal c’est aussi des rues sablonneuses qui vous font regretter bien trop tard d’avoir porter des chaussures blanches, c’est une chaleur suffocante qui vous enivre et vous fait sentir bien en Afrique. Ce sont les magnifiques plages de Saly (coucou à Djarma, M’bengue et Lulu, ma Team Saly), ce sont des chauffeurs de taxi qui s’arrêtent en pleine course car ayant un appel urgent à passer (tant pis pour vous si vous êtes pressé, bah oui et puis quoi ? ). Au pays de la téranga, en voiture utiliser son clignotant est optionnel, on conduit en plein milieu de la route entre deux voies, ah sisi… vous pouvez me croire. Vous courrez tout droit à l’accident si vous respectez le VRAI code de la route, il faut juste s’ajuster, s’adapter et conduire comme eux. Mais il est également remarquable de constater comme la vie y est chère, plus chère qu’à Conakry par exemple : l’argent fondait à une telle vitesse que je trainais Lucrèce au bureau de change tous les deux jours et même qu’une fois nous avons dû attendre une heure rien que pour changer 100 malheureux dollars (mais je crois que cela fera l’objet d’un autre billet co-écrit cette fois, car cet épisode c’était vraiment la cerise sur le couscous, oui oui le couscous 🙂 ). Merci à lui, cet autre, d’avoir rendu mon séjour un peu moins rude et mes soirées si fabuleuses.
Bref au terme de ce passage, j’ai vécu tour à tour un enchantement humain puis les coups de griffe du destin : je suis rentrée en France sans mes papiers, sans mes cartes bleues, sans ma SIM française, sans l’argent liquide (environ 300 dollars USD, 200 euros et 30 mille CFA), sans ma carte vitale, sans mon permis de conduire, sans ma carte étudiante. Vous pouvez me croire quand je dis qu’en dépit de tout cela, la Téranga porte bien son nom de « Terre d’hospitalité ». Ce voyage au Sénégal, c’était un rencard avec un inconnu, qui s’est transformé en corps à corps puis en rendez-vous amoureux. Je reviendrai assurément, si les cieux le veulent bien.

16 Commentaires

  1. Excellent, vraiment excellent. Vous m’avez littéralement transporté dans ce Mondoblog Saison 4 que j’ai raté, étant un « ancien » de la saison 2, et même si je n’ai pu traverser le fleuve Sénégal, comme promis à Ziad, pour venir saluer les nouveaux, à cause d’un voyage à Lomé, je viens de vivre cette formation grâce à cette narration fabuleuse, quoique réaliste et très « intime ». Merci et félicitations pour ce style très plaisant.

  2. Dina, je te suis depuis un moment et je peux te rassurer tu redonnes vraiment son sens au blogging

    T’a une manière si douce de rendre, si humaine de parler que tu fais oublier toutes les difficultés auxquelles tu as fais face

    En bref j’ai adorée ton texte, rédiger simplement, concis, on a presque l’impression d’y être
    Lucrece, tu vois non ta voix on te l’a dit

  3. Que de péripéties tu as vécue en si peu de temps !!!

    C’est énorme et je me félicite pour cette force spéciale qui te maintient debout en dépit de tout cela.

    Merci d’avoir extériorisé tous ces déboires, libérer, vider pour recharger la batterie et continuer …

  4. Quelle aventure! D’autres auraient perdu les pedalles. Mais toi tu as pu surmonter tout ça: « Être SPF à Nice »

    #SPF: Sans papiers . lol

    Courage ma grande. 2015 part avec ces problèmes et reçoit 2016 avec plein de perspectives.

    Maxi Bisous. Bisous.*

    *ça te fait des réserves de bisous pour 2016 car 2015 est déjà pleine.

  5. ton texte était intéressant à lire.
    je crois qu’apres tout ce que t’as vécu ces derniers jours,plus rien ne te fera peur de ta vie.

    Tout ca et t’étais toujours calme et sereine apparemment.

    du courage pour la suite, ca n’arrive qu’aux vivants, ce sera de lointains souvenirs aprés

  6. Salut Diéretou! J’espère que t’as bien repris.Et pourtant malgré ces péripéties, tu avais à Dakar la force et la gentillesse des guinéennes que je connais pour avoir grandi avec elles. Bravo et bonne année 2016 pleine de bonnes surprises!

  7. C’est agréable de vous lire. J’ai pris beaucoup de plaisir. Vous savez bien rendre les événements. C’est comme ci j’y étais. Malgré votre gros chagrin, vous savez apprécier la vie. Vous avez bon caractère.

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