Aussi longtemps que je t’attendrai

Article : Aussi longtemps que je t’attendrai
19 septembre 2014

Aussi longtemps que je t’attendrai

Crédit : Siti Fatima. Flickr.com/CC

Paris Décembre 2011, la ville est enneigée, le train de Leila s’arrête à Paris Gare de Lyon. La jeune femme est toute émoustillée. Ils ont prévu de se rencontrer dans le petit café du 16ème arrondissement. A son arrivée, elle est toute courbatue par le voyage, mais c’est à peine si elle sent cette fatigue qui tord son corps.
En effet depuis qu’elle a quitté Nice, depuis qu’elle a quitté Conakry tout court, elle ne fait que penser au moment où encore, il la prendrait dans ses bras, l’embrasserait comme avant. Cette scène elle l’a imaginé tant et tant de fois que maintenant c’est devenu comme un film qu’elle se repasse dans sa tête. Elle espère que tout se passera bien, espère retrouver son homme d’autrefois. Cet homme c’est Alain, un américain d’origine guinéenne. Ils se sont connus durant leurs années de lycée. Ils avaient alors dû chacun, après l’obtention de leur bac aller continuer leurs études dans des pays respectifs. Elle, en France et lui aux États-Unis avec cette tenace ambition qu’il avait d’intégrer Us Army. Chose finalement faite au prix de mille concessions et efforts qu’ils avaient dû tous les deux faire. Il avait quasiment été impossible de se voir durant toutes ces années de séparation. Un soir alors qu’ils étaient au téléphone, il lui avait juste dit :

-Écoute, … Je n’en peux plus de cette situation, il n’y aura jamais de bon moment pour pouvoir aller te voir, il y aura toujours un empêchement ou trop de boulot, j’en ai marre c’est décidé je viens te voir.

Elle n’en revenait pas, mais c’était bien vrai. Il avait atterri hier à l’aéroport Roissy Charles-De-Gaulle, et dès son appel elle avait immédiatement réservé son billet. Dans sa tête c’est comme un comte de fée, Paris à Noël, Paris en hiver, Paris cette ville magique. Elle avait toujours eu un grand coup de cœur pour la grande métropole, le caractère cosmopolite qu’offraient les nombreux étrangers, le musée du Louvre, les magnifiques cathédrales, la Seine, la Tour Eiffel et son champ de Mars, … Tant de petites merveilles pour les yeux réunies en un même endroit était juste exquis. Elle ne pouvait donc imaginer meilleur cadre que Paris pour le revoir, revoir son lui. Néanmoins, Leila était quand même anxieuse. Alain avait changé, elle lui avait continuellement parlé durant ces trois années mais était-ce suffisant pour conserver la relation fusionnelle qu’ils avaient ? Elle se plongea involontairement dans ses souvenirs, tour à tour elle vit la lycéenne qu’elle était avec son uniforme bleu et blanc, ces petits baisers échangés très vite dans les couloirs, ces regards langoureux et ces sourires séducteurs qu ‘elle lançait à la volée à Alain, toutes ces petites mimiques d’adolescente amoureuse lui revinrent à l’esprit. Elle avait connu quelques garçons mais lui avait ce petit quelque chose d’inhabituel, qui à ses yeux le rendait unique.

Aujourd’hui ils étaient d’autres gens, elle une jeune femme en Master 1 de communication et lui un Marins de la US Navy. Elle ne savait pas dans quel état d’esprit, il serait. Cette nuit-là, elle ne dormit pas excitée à l’idée de le revoir. Leur couple avait-t-il finalement tenu le coup ? Ont-ils toujours un avenir ? Peuvent-ils encore s’entendre, se comprendre d’un regard comme avant ?

À une heure de leur rendez-vous, Leila ne tient plus en place. La jeune femme décide d’aller marcher, pas trop loin de leur lieu de rencontre. Il fait froid, les arbres sont dénudés de leurs feuilles : un paysage plutôt triste. Paris n’est pas à son beau jour et offre un véritable contraste avec sa gaieté intérieure. Des enfants courent dans sa direction, deux filles et un garçon, leurs joues rosies par l’air sec et froid. Elle leur sourit béatement, l’esprit ailleurs. Elle regarde machinalement son bracelet-montre Dior qui indique 13h30. Leila inspire un grand coup et se dirige vers le lieu du rendez-vous, ses mains gantées et tremblantes calées dans ses poches. Devant le café, elle s’arrête un moment. Elle sait qu’il est là, elle l’a vu à travers la vitrine. « Mon Dieu, qu’il a changé ! » se dit-elle. La jeune femme entre dans l’établissement d’un pas assuré. Il ne l’a pas vue lui. Il a toujours avec ce mignon petit air rêveur qu’elle lui connait. Alain se lève du haut de son mètre 90 dès qu’il la voit, et Leila n’y tenant plus se jette dans ses bras, ces bras tant voulus et tant attendus. Mais la jeune femme a l ‘étrange impression qu’ils ne la serrent pas comme avant, pas comme elle s’y attendait. Leila accuse le coup, « c’est certainement la surprise, l’émotion. » tente-t-elle de se convaincre. Il ne dit rien, elle non plus, elle ne fait que sourire. Ils se regardent un instant puis Leila brise le silence :

-Comment vas-tu ?

Il répond avec des mots calmes, précis et la conversation se fait à bâtons rompus. Alain n’est pas à l’aise. Il tente de le cacher tant bien que mal mais cela se voit. Il donne même l’impression d’être gêné. Leila n’en voit pas la raison mais elle ne veut pas l’embêter, elle sait que durant leur petit congé en amoureux, il se lâchera petit à petit et tout ira pour le mieux. Elle n’est pas inquiète, au contraire elle envisage l’avenir avec sérénité maintenant que l’être cher est là . Ils continuent à parler de tout et de rien, à prendre des nouvelles l’un de l’autre, mais c’est surtout Leila qui alimente la conversation. Alain a l’air épuisé, du voyage certainement. Durant un court moment de silence, Alain reprend la parole :

-Leila… Commence-t-il, d’un ton grave qu’elle ne lui connaît pas.

Pendant qu’il parle, il pose inconsciemment ses mains -qui jusque là étaient restées sous la nappe blanche- sur la table. La jeune femme les regarde négligemment puis continue à l’observer, cherchant à savoir ce qu’il tente de lui dire depuis tout à l’heure. C’est alors que Leila réalise qu’elle vient de voir : un anneau doré qui orne son annulaire. Les yeux écarquillés, sourcils froncés, elle reporte son attention sur sa main baguée. Elle a peur de comprendre, ne veut pas comprendre. Cette sensation de gêne persistante, ce froid dans ses bras, ce regard fuyant s’expliquent-ils par ce bijou? Elle pose sur Alain un regard rempli de questions. Il a suivi son regard, il sait qu’elle a compris.

-Leila laisse moi t’expliquer, tente-t-il prudemment d’une voix lente, coupable.

Mais celle-ci n’entend plus rien, elle se sent défaillir. Les murs du café s’obscurcissent et l’espace d’un instant, elle ne sait plus où elle est. Elle ne saisit piètre mot, du monologue dans lequel le jeune homme s’est lancé. Seuls ces mots font écho dans sa tête : « mariage », « j’étais obligé », « mais c’est une fille bien » et enfin « enceinte ». Les larmes inondent son visage et elle se laisse tomber sur le sol moquetté du café, dans un fracas assourdissant qui fait se retourner plusieurs têtes de clients intrigués.

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