Une présidentielle et des Hommes : Fadima

Article : Une présidentielle et des Hommes : Fadima
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6 octobre 2020

Une présidentielle et des Hommes : Fadima

Fadima fait défiler les actualités sur son téléphone. Tout à l’heure, elle se lèvera de son lit, choisira la dernière tenue que sa sœur, qui vit à Londres, lui a fait parvenir par DHL pour son anniversaire. Elle se glissera sous la douche, un sourire en coin, se délectant à l’avance de la soirée qu’elle s’apprête à passer avec ses amies. Pieds nus sur le carrelage à motifs fleuris de la douche italienne, elle savoure l’eau qui ruisselle le long de ses bras, avant de s’immiscer dans son nombril sur lequel est accroché un petit anneau doré, une coquetterie que la jeune femme de 32 ans s’est permise.

Lorsqu’elle en sort, l’air climatisé de sa chambre l’enveloppe. Fadima se réjouit de ce petit instant de paix : c’était une excellente idée de rentrer à Conakry, quand bien même ses parents l’en avaient dissuadée au départ, notamment en raison de son métier et du contexte social.

Hormis les embouteillages, les tensions politiques et les moustiques qui semblent apprécier sa douce peau d’ébène, elle se sentait parfaitement à sa place. Elle humait la Guinée qui grandissait en elle jour après jour, affectionnait sa terre rouge, témoin de sa teneur en bauxite. Alors que le bâton de rouge à lèvres soulignait ses lèvres charnues, héritage de sa grand-mère, elle s’observait dans le miroir, satisfaite du résultat. La robe en strass et en tulle à pois dessinait fabuleusement ses formes généreuses.

Aussitôt les escarpins à semelles rouges chaussés, elle grimpait dans le rutilant 4×4 noir qui l’attendait derrière son portail en fer : direction Taouyah, puis Nongo, pour récupérer Marie et Tènin. Ce soir, c’était son chauffeur qui faisait le taxi. En face du MLS, le trio connu de l’équipe du club ne s’attarde pas, les trois jeunes femmes se dirigent vers leur table habituelle réservée. Il est 1h37 à Conakry et la nuit promet d’être longue…

« La nuit noire s’écoule lentement comme une marée qui se retire »

Fadima n’est pas particulièrement adepte des boîtes de nuit, elle y vient pour l’ambiance surchauffée et la musique. Tènin et Marie elles, raffolent de déhanchés au rythme des derniers hits qui secouent la capitale. La nuit noire s’écoule lentement comme une marée qui se retire. 3h29 du matin, le club se vide peu à peu. La clientèle désireuse de changer d’atmosphère déserte la première destination pour se rendre chez les concurrents.

Fadima et Tènin décident de finir la soirée au Baron, un autre club de la capitale. Marie est hésitante, elle doit se lever tôt pour se rendre à l’église avec sa famille, comme tous les dimanches. Se laissant pourtant convaincre, elle rejoint le groupe qui prend la direction du Riviera Royal Hôtel, qui héberge la boîte de nuit en question. Elles se fondent dans la masse, tentant tant bien que mal de rejoindre le bar.

« Sans le vouloir, ses yeux s’arrêtent sur les traits d’un homme. »

Fadima trouvait que l’endroit était toujours trop bondé, même en fin de soirée. Cocktail fruité dans la main, elle lance un regard circulaire à la pièce. Sans le vouloir, ses yeux s’arrêtent sur les traits d’un homme. Il doit avoir la trentaine, estime-t-elle rapidement. Il l’observe également. Fadima se détourne et s’adresse au serveur :

« – Je veux des glaçons, lui souffle-t-elle en l’attrapant par le bras.

– Oui madame », répond-il en lui souriant, et sans se dégager.

Tènin est déjà sur la piste. Marie n’y tenant plus, reléguant ses remords religieux au fond de sa conscience, lance un “YOLO” à Fadima dans un éclat de rire sonore avant de rejoindre la piste. Fadima sort son iPhone de son sac en cuir. Pianotant frénétiquement sur l’écran, elle ouvre l’application Instagram pour se donner une contenance, alors qu’elle soupçonne le regard de l’homme, de l’autre côté de la salle, posé sur elle.

« – En vacances à Conakry ? entend-elle au dessus d’elle. L’homme s’est rapproché, ses dents sont étonnamment blanches et bien rangées, remarque-t-elle.

– Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? répond-t-elle du tac au tac.

– Mon instinct », répond-il simplement.

Fadima n’a pas le temps de répondre. Le retour de ses amies, repues de danse et  désireuses de rentrer les interrompt. Fadima se lève un peu brusquement.

« – Non, je suis ici pour le travail. Navrée, nous devons partir, dit-elle un peu sèchement.

– Nous nous reverrons, Conakry est si petit ! », répond-il avec une assurance que Fadima trouve déconcertante.

En franchissant la porte de sortie, elle se retourne pour le regarder une dernière fois. 

*

 » – Nous devons trouver un nouvel itinéraire pour éviter les barrages de la police. Les membres du Front Local de Défense de la Constitution s’en occupent, j’ai eu leur Chargé des Opérations. Ils nous en veulent toujours de participer aux élections mais ils me l’enverront.

– Amadou, reprend-elle en s’adressant à l’un des jeunes présents. Je veux des caméras partout autour de Mr Ibrahima Diallo. Tout le monde se met en Live dès le départ pour médiatiser la moindre brutalisation de leur part », s’écrie Fadima.

Au quartier général du parti de l’Union des Forces Dynamiques de Guinée basé à Dixinn, Fadima est sur le pied de guerre pour la présidentielle. Elle prépare la médiatisation de la manifestation contre le troisième mandat du président actuel, le Dr Moussa Condé, auquel prendra part le président du Parti pour lequel elle travaille, l’UFDG. Son téléphone n’arrête pas de sonner, sa mère l’inonde de messages, la suppliant de ne pas participer à la marche.

Alors que le groupe de manifestants de l’UFDG rejoint l’artère principale de Hamdallaye, Fadima est près de son candidat. La tension est palpable, des pneus sont brûlés le long de la route, des gaz lacrymogènes ont déjà été lancés par la police en début de matinée. Les gendarmes sont aussi présents, “en renfort” selon la version officielle.

« Fadima sent l’adrénaline lui monter en même temps que la peur la paralyse. »

Les deux groupes se regardent en chien de faïence. Fadima sent l’adrénaline lui monter en même temps que la peur la paralyse. Elle pense au nombre de Guinéens qui ont perdu la vie sur cet axe tristement célèbre. La colère remplace subitement la peur, Fadima harangue la foule.

Coudes à coudes, à 13h précises, le groupe se met en marche. Les forces de sécurité déployées par le pouvoir pour réprimer la manifestation ne bougent pas, ce qui surprend Fadima. Bientôt, elle en découvre la raison : une toute aussi grosse foule que la leur avance dans le sens inverse. Hostiles, ils scandent des slogans pour un troisième mandat et tiennent des pancartes avec la photo du président actuel. Une contre-manifestation a été organisée par le parti du régime en place pour étouffer la leur.

D’abord surpris, le groupe de militants de l’UFDG ralentit puis ne tarde pas à se ressaisir. Les deux vagues s’avancent dangereusement l’une vers l’autre, des noms d’oiseau fusent.

À quelques mètres d’un impact inéluctable et avec la bénédiction des forces de l’ordre, Fadima reconnaît le jeune homme du week-end dernier dans la foule d’en face. Son expression est différente, son visage est déformé par la fureur, mais c’est bien lui.

Et comme s’il se sentait appelé par une force extérieure, il lève aussi les yeux vers elle. Sur son visage se lisent tour à tour la stupéfaction, l’incompréhension puis l’inquiétude.
Cette violence à venir entre deux groupes de Guinéens vaut-elle vraiment le coup ?

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