Noire, entre autres choses

Article : Noire, entre autres choses
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23 novembre 2019

Noire, entre autres choses

S’il y a une chose dont elle était sûre, l’âge aidant, c’était qu’elle était elle, de la façon la plus implacable, assumée, affichée, impardonnable possible.
Noire, entre autres choses.
Noire, entre autres choses. CC/Pixabay.com

C’est une jeune femme Noire, ambitieuse, fonceuse. Et comme le roseau de La Fontaine qui plie mais ne rompt pas, elle ne cède que ce qu’il faut, lorsque cela est nécessaire. Elle n’avait à subir ni les répercussions de l’intolérance de quelques-uns, ni l’aboutissement de leurs insécurités . Que nenni…

C’est une jeune femme au teint marron, aux yeux noirs flamboyants et aux cheveux crépus qui n’avaient aucune raison d’être cachés. Cela aussi elle l’a compris au fil du temps, elle assume son identité. Incomprise, elle l’est probablement mais n’a aucune ambition de convaincre, aucune intention de dissiper des relents de crainte qui pourraient être ressentis à son égard.

Éduquée, dotée d’une certaine expérience, d’un savoir-être qui se perd et de compétences évidentes, elle ne laisserait plus personne l’en dissuader.

Elle irradie de force, dégouline de résilience. Elle fait fi des bravades inutiles, qui ne rassurent finalement, que ceux qui les initie.

Et si elle se répète cette emphase d’auto-estime, cette ode à elle-même, tous les matins que Dieu la réveille, c’est parce qu’en l’espace de deux ans, elle a eu très souvent l’occasion d’en douter.

Plus les années passaient en France, plus elle prenait conscience des murs qui font obstacle à des filles qui lui ressemblaient : lèvres fournies, prénom étranger et, parfois, accent chantant.

Par la force des choses et de son abnégation, elle avait été promue trois fois en un an dans cet emploi, trouvé tout de suite à la sortie de son école. Pourtant lorsqu’elle était arrivée, on lui avait fait comprendre avec une certaine subtilité – la french touch qui n’est pas celle qu’évoque Macron lorsqu’il s’adresse à la StartupNation – qu’elle était la pièce rapportée.

Se faire petite et se fondre dans la masse, semblaient alors être devenues ses prérogatives.

Dans un milieu friand de potins, de critiques gratuites, elle avait malgré tout réussi à s’imposer, à transcender la conjoncture d’un pays qui ne cesse de se refermer sur lui et même, à outrepasser une certaine prédisposition du fait de son identité. 

Cet exercice ne l’avait pas laissée indemne socialement et d’un point de vue anthropologique. Aujourd’hui plus que jamais, elle faisait siens de ses trois “handicaps” : femme, noire, musulmane quand bien même elle n’était ni voilée ni rigoureuse pratiquante. Elle les avait intégrés sans les accepter et tentait d’en atténuer, à défaut d’en contrôler, les inéluctables conséquences au quotidien.

C’était elle, imparfaite à sa façon, avec ses kilos en trop. C’était elle, malgré la maladie auto-immune dont elle refusait de sortir défaite.

Elle n’entre dans aucune case. Aucun box ne fera l’affaire, aucune étiquette ne lui convient.

D’un autre côté, s’intéresser à l’art, à la culture lui faisait-elle perdre sa carte d’adhérente à l’ethnie africaine ? Devenait-elle une bounty en allant skier l’hiver et en pratiquant l’équitation ? lançait-elle ironique et un brin provocatrice, comme un pavé dans la mare, aux esprits bridés qui fantasmaient l’idée d’une culture africaine fermée, uniformisée et tradi-conservatrice…

Excentrique, anticonformiste, iconoclaste, bang, bang, bang, tels des verdicts assénés, martelés sur l’enclume. Mais quelle importance ?

Qu’on l’accueille à bras ouverts ou non, que l’on fasse preuve de racisme ou pas, rien de tout ce qui fait d’elle ce qu’elle est, ne changera. Son identité était devenue capitale, substantielle, désormais une ancre, un repère dans les vagues rarement monotones de la vie, pour peu qu’on ait de la chance.

Se connaître est une entreprise infinie et décidément de longue haleine. S’achève-t-elle d’ailleurs ?

Mais franchir le palier où l’on se connaît profondément, de façon si primitive, originelle, au point de ne plus laisser les autres nous définir est salvateur, providentiel.

Ce que l’on y gagne ? La liberté d’exprimer son moi sincère, d’exister véritablement.

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