Dieretou

Mon crime : Etre Tutsie dans un Rwanda génocidaire. (2)

Rwanda Genocide. Crédit : Steve Evans
Rwanda Genocide. Crédit : Steve Evans

J’ai un haut-le-coeur en voyant la scène, la tête de mon père jonche le sol carrelé de la chambre de mes parents. Je me tiens le ventre serrant mes tripes de toutes mes forces pour ne pas m’écrouler, agonisante. Je cherche ma mère des yeux, elle est assise dans un coin de la pièce dénudée. Que lui est-il arrivé? Elle a les yeux rougis et ses deux bras croisés sur sa poitrine qu’elle tente de cacher tant bien que mal. D’instinct je sais que le cri qui m’a réveillé vient d’elle. On vient d’exécuter mon père sous ses yeux. Je suis en état de choc mais un regard lancé à ma mère me montre qu’elle est dans une situation bien pire. Elle frise l’hystérie.

Sur le moment, je ne sais pas si je pleure ou pas. Il me faut toucher mes joues pour me rendre compte des larmes qui inondent mon visage. C’est comme si l’espace d’un instant je ne suis plus dans mon propre corps. Non ça ne m’arrive pas, je me sens extérieure à cette tragédie. Et ces gens en face de moi laminés et en sang, ce n’est pas ma famille. Était-ce la dernière fois que je dînais avec mon père? Non, je ne peux m’y résoudre. On ne vient pas de lui trancher la gorge à la machette. Ceci n’est pas arrivé. Je suis dans le déni complet. C’est un cauchemar dont je finirai bien par sortir. Pourquoi ne me réveillais-je donc pas alors?

Où sont les gardiens censés protéger ma maison ? Où se trouve la cuisinière de ma famille ? Ces gens sont-ils entrés par effraction ? Qui sont-ils pourquoi détruisent-ils ma vie ? De nombreuses questions se bousculent dans ma tête sans que je n’ai le temps d’y répondre. Plus tard je saurai que ce fut ces mêmes gardiens de sécurité qui nous avaient livré ma famille et moi aux miliciens. On fut l’une des premières familles Tutsies à être attaquée dans le quartier de Nyamirambo.

L’un des miliciens prit ma mère par les cheveux et la traina par terre jusqu’à ce qu’elle fut à la hauteur du groupe d’hommes armés. Ils avaient les yeux remplis de haine et le visage dégoulinant de sueur. En faisant un rapide calcul je dénombrai 9 hommes à carrure corpulente. Le plus chétif fut celui qui entendit un son s’échapper de ma chambre. Dans un mélange de dialecte local et de français de mauvaise qualité ils demandèrent à maman s’il y avait quelqu’un d’autre qu’eux dans la demeure. Puis ce fut comme un déclic, ma mère qui jusque là s’était laissée envahir par une panique innommable sembla se rappeler de moi. Elle savait que toute ma survie dépendrait de sa réponse et de sa façon de répondre. Certes les hommes fouilleraient de toute façon la maison mais ils le feraient plus minutieusement s’ils décelaient un doute dans la réponse que donnerait ma mère. Elle regarda le jeune homme qui lui avait posé la question, c’était un de ses purs Hutus aux traits affirmés et très racés. Ma mère n’eut pas de mal à les reconnaître car elle était elle-même de la même ethnie. Sans sourciller elle lui répondit un non définitif et sans hésitation.

View of Kigali, Rwanda. Crédit : oledoe
View of Kigali, Rwanda. Crédit : oledoe

Je compris par là qu’elle m’envoyait un message, qu’elle me donnait une chance de m’enfuir loin de ces monstres qui disséquaient des êtres de chair et de sang pourtant comme eux au nom d’une catégorisation héritée du colonisateur. Au nom d’une pure folie animale et tribale. Le cœur en lambeaux je sais ce qu’elle attend de moi mais je me sens incapable de le faire et même de bouger. Comment pourrais-je la laisser ici, sans défense, le cadavre de mon père encore chaud à ses pieds ? Mais d’un autre côté, je sais que ne pas partir signifie me faire attraper et assurément me faire exécuter. Car même si ma mère est Hutue, à leurs yeux je reste une puante Tutsie, un cafard que l’on doit broyer, un arbre à écourter. Mon ethnie et moi représentons une souillure dont le Rwanda doit se débarrasser. Nous exterminer est donc un devoir dont ils n’auront aucune peine à s’acquitter. Telle était la raison de leur présence.

Je suis dans un dilemme inqualifiable et je n’ai pas beaucoup de temps devant moi. Je ne peux pas me permettre le luxe de réfléchir il me faut agir vite. Après avoir interrogé ma mère qui aurait pourtant pu être également la sienne, du revers de sa main le milicien là gifle de façon magistrale. Son visage se cogne contre le rebord pointu du lit qui lui entaille la peau. Mon cœur se serre et je n’ai qu’une seule envie, bondir sur ces étrangers et leur enfoncer une lame dans le ventre. Chaussés de bottes en cuir dur et de chaussures de sécurité ils donnent de violents coups de pieds à maman qui se roule par terre en hurlant de douleur. Ils scandent :

_Une Chienne de Hutue qui se marie à un cafard ne peut être qu’un cafard. A mort les cafards! Ecourtez-les, tuez-les tous ces chiens, ces traîtres à leur tribu! L’un d’eux crache sur la dépouille de mon père.

Avec une bestialité peu commune, on arrache le semblant de vêtements qui reste à ma mère, ses dessous. Celui qui semble être le chef de la troupe fait signe à trois de ses acolytes pour qu’on la tienne. Je comprends qu’ils vont lui écarter les cuisses. Je ne peux assister à ce qui va suivre. Je recule de plusieurs pas, titubant la tête en feu et le cœur en bouillie. J’ai les jambes ramollies et les cris de ma mère me fendent le cœur. L’idée de me tuer avant qu’ils ne réalisent ce qu’ils ont comme projet me traverse l’esprit. De sa voix rugueuse et écorchée, il demande aux autres miliciens qui sont restés debout autour d’elle de fouiller la maison… Je sais qu’on va me trouver si je reste là. Est-ce la dernière fois que je vois ma mère? Va-t-elle mourir d’une manière atroce? Va-t-on la tuer quand je serai partie? Ces questions me hantent l’esprit. Parce que c’est finalement ce que je décide de faire au prix de mille efforts. De toute façon me dis-je, s’ils comptent la tuer, ils la tueront même si je suis là et moi avec. C’est ce raisonnement qui prendra le dessus et me poussera à partir.

Une dernière fois j’observe ce qui se passe à l’extérieur à travers la porte entrebâillée, les miliciens sont descendus vérifier chaque pièce de notre maison. J’aperçois l’un d’eux dans la chambre de ma sœur. Il ne tardera pas à venir dans la mienne puisqu’elles sont côte à côte.

Plus loin à côté du corps démembré de mon père, ma mère est accroupie dans son sang le visage résigné les lèvres serrées; tenue de force par deux jeunes hommes comme la dernière des trainées de Kigali pendant que le chef de troupe baisse son pantalon. Mais avant il porte sa machette à la bouche et la lèche, l’imbibant de sa salive pâteuse et blanchâtre… Je n’ose pas penser à ce qu’il compte faire avec. C’est à ce moment que n’y tenant plus, folle de douleur, je saute à travers ma fenêtre ouverte et atterris sur le gazon de mon jardin. Mon genou heurte quelque chose de dur et pointu. Peut-être une pierre? Je n’ai pas le temps de m’arrêter longtemps malgré la tenace douleur provoquée par la chute, je m’élance dans une course folle fuyant l’ennemi, une course pour la survie.


Mon Crime : Etre Tutsie dans un Rwanda génocidaire. (1)

Rwanda: 15 years on - photostory 3.  Crédit :  DFID - UK Department for International Development
Rwanda: 15 years on – photostory 3. Crédit : DFID – UK Department for International Development

Kigali Novembre 1994. Je suis plongée dans un sommeil profond et pourtant l’on lit sur mon visage comme l’esquisse d’un sourire. En effet, je souris parce qu’à ce moment précis bien que confortablement bercée par les bras de Morphée, je vis une aventure des plus palpitantes. Je me vois courir allègrement dans la savane arborée de mon petit village rwandais situé dans la province sud : Ruhango. Je n’y suis pourtant allée qu’une fois. Je m’appelle Anastasia Rwigema j’ai 17 ans et cette histoire est l’histoire d’une Tutsie parmi tant d’autres qu’un génocide vient surprendre et fondamentalement bouleverser. L’on a bien entendu parler ma famille et moi de rumeurs faisant état d’une hypothétique guerre depuis l’assassinat du président de la république lors de l’explosion de son avion, ou plutôt de quelque chose qui ressemblerait à un massacre prémédité et planifié de Tutsis par des Hutus, l’autre ethnie majoritaire de mon pays. Mais mon père est persuadé que les gens dramatisent et que comme d’habitude les choses finiront par rentrer dans l’ordre. « Une guéguerre de plus orchestrée par des cons, voilà tout ». C’étaient les propos de mon père, magistrat de profession pendant le dîner. Moi de toute façon, toutes ces choses ne m’intéressent pas. Certes, il m’ait déjà arrivé de percevoir de l’animosité dans les yeux de certains camarades de classe au lycée, mais c’est très rare et d’ailleurs ma meilleure amie est Hutue. Pourquoi veut-on faire croire qu’on se hait tant entre Hutus et Tutsis ? Bref, que d’histoires pour pas grand chose au fond. Me concernant ? Oh il n’y a pas grand chose à dire vous savez. Je suis de teint clair, les cheveux assez longs, une calamité quand il pleut. Ils frisent et se reproduisent comme des gremlins. Autant vous dire que pour les coiffer il faut se lever tôt le matin. J’arbore le nez aquilin de mon père et je suis plutôt grande de taille comme papa. J’ai une grande sœur aînée qui ne vit plus à la maison. Elle est allée continuer ses études de médecine à Londres. Je vais vous raconter mon vécu, non pas pour vous extorquer de la pitié ou pour lire dans vos yeux de la tristesse ou de la désolation. Encore moins pour que vous perdiez foi en l’être humain. Je ne souhaite pas être vue comme une victime car je n’en suis pas une. Je ne suis qu’un dommage collatéral de quelque chose qui aurait peut-être pu être évité, ou qui aurait dû arriver ? Qu’en sais-je. Tout ce que je sais c’est qu’un homme instrumentalisé par une idéologie fixe et perverse perd son humanité. Peu importe dorénavant, tout ça n’a plus d’importance…
Ce qui nous reste ce sont les faits, dont il faut absolument se souvenir, garder en mémoire. De qui-est-ce la faute ? Vous m’en demandez trop. Ce n’est point mon rôle de le dire, je n’en sais fichtrement rien d’ailleurs. Je ne suis pas là pour fustiger tel ou tel. Je dénonce c’est tout. Je vous balance mon histoire au visage, crue et sans fard. A vous de voir. Pour le procès, on verra plus tard.
Cette nuit après avoir dîner avec les miens, je suis montée dans ma chambre assez tôt. Mes parents sont restés dans le salon, pour boire comme à leur habitude le thé et suivre le journal télévisé. Bien que mon père banalisait ce qui risquait d’arriver, je les sentais lui et ma mère crispés et anxieux. Néanmoins ceci ne m’étonnait guère. La plupart des rwandais étaient comme ça en ce moment. Ma nuisette enfilée, je suis restée à la fenêtre de ma chambre assez longtemps avant de me glisser dans mon lit ce soir-là. Il régnait une atmosphère étrange dans mon quartier, je pressentais quelque chose d’inexplicablement dramatique. C’était comme si tout d’un coup de nombreuses ondes négatives imprégnaient les lieux. Au loin, j’entendis un coup de feu puis une rafale de tirs. Ma chambre donnait sur le jardin mais je crus apercevoir à quelques lieues de là dans un ciel pourtant tout vêtu de noir de la fumée opaque et des clameurs qui se faisaient de plus en plus fortes, proches. Une entêtante odeur de pneus brûlés acheva de me donner mal à la tête.Ma fenêtre doucement refermée, je lançai un dernier regard circulaire sur le jardin peu éclairé mais bien surveillé par des agents de sécurité que mon père avait pris soin d’engager par ces temps peu sûrs ; puis j’éteignis la lumière après avoir vu indiqué 22h47 sur la pendule murale qui ornait ma chambre.
Aujourd’hui je suis étonnée de me rappeler de chaque petit détail insignifiant que je fis ce soir-là.
La savane dans laquelle je gambade telle une gazelle est inondée par la lumière du soleil. Je la reçois en plein visage, la chaleur que procure les rayons de soleil est vivifiante et je me sens entrain de renaître dans une Afrique où malgré tout, et quoi qu’on en dise, il fait bon vivre.
Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi. La seule chose dont je me rappelle c’est de l’assourdissant cri qui m’a réveillé, indescriptible. Il semble venir des plus profondes entrailles de l’individu qui l’a poussé. Les yeux grands ouverts je cherche la pendule des yeux pour me repérer dans le temps, elle affiche 3h32. Encore dans le brouillard du songe, entre rêve et réalité je ne me rends pas tout de suite compte de ce qui se trame dans la pièce voisine, celle de mes parents. Un mince faisceau de lumière s’infiltre dans ma chambre à travers ma porte laissée entrouverte la veille. Ceci est inhabituel, mes parents n’ont pas l’habitude de rester aussi longtemps éveillés. Ou peut-être, suis-je encore entrain de rêver ? Voulant savoir ce qui se passe, je tente d’attraper à tâtons dans l’obscurité de ma chambre mon peignoir que j’ai négligemment jeté sur une chaise avant de m’endormir. Soudain, des propos incohérents et injurieux prononcés par des hommes en treillis et un bruit de machette sourd, précis, finissent complètement de me réveiller. Bondissant sur mes pieds, je réduis les mètres qui me séparent de la porte d’entrée et j’observe à travers la fine ouverture ce qui se passe. Horrifiée, j’ai par instinct un brutal mouvement de recul qui me fait heurter ma commode d’où un bibelot s’échappe et roule par terre. L’un des militaires se retourne et regarde en direction de ma chambre. Il a entendu quelque chose.

On vient de trancher la gorge de mon père … De la machette suinte encore le sang de mon géniteur. Cruellement la vérité s’impose alors à moi : Des hommes de la Milice Hutu Power viennent de pénétrer dans ma maison.


« Je te tiens par le bout de mon Baya »

baya jeune fille

Si tu es africaine et surtout venant de l’ouest du continent comme moi, tu en as certainement déjà entendu parler. De ces petites chaînettes et colliers de perles que beaucoup de nos sœurs attachent autour de la taille. Hum … Une merveille de féminité !

Comment ne pas en être de ferventes adeptes alors que nos hommes en raffolent ? Les connaisseuses vous le diront, cet accessoire fait toujours son petit effet! Chez nous on les appelle les Bayas. Et des bayas on en a de toutes les sortes, de toutes les couleurs et même parfumés (souvent au Thiouraye) . Ils sont généralement fabriqués par des mains expertes de femmes qui prennent tout leur temps pour leur donner la forme et la texture qu’ils ont. L’opération consiste à glisser le long d’une corde fine et parfois élastique, une à une des perles en plastique afin d’en faire un collier! Lorsqu’on atteint la longueur escomptée (celle-ci dépend du tour de taille de la personne à qui on destine le baya) on joint les deux bouts de corde en les attachant et le tour est joué… Ceci dit gardez-vous bien de penser que l’ouvrage est facile, il est long et très minutieux. Surtout lorsqu’on en fait plusieurs à la chaîne.

Aussi loin qu’on s’en souvienne, cette parure a toujours fait partie de la culture africaine. On en porte aux gamines dès qu’elles savent marcher et parfois même avant, dans le berceau pour les jeunes mamans pressées. Chez les adolescentes, les bayas sont encore plus ensorceleurs car ils encerclent un bassin à la fleur de l’âge et dont la cambrure nous rappelle inéluctablement celle d’une sirène des Mille-et-une-Nuits. Par tous les sein…(Oups)…saints*, c’est un plaisir pour les yeux.

Les femmes adultes ne sont pas en reste, mariées ou non c’est un défilé de bassins ornés! On les porte comme on veut, à un ou à plusieurs. Mais il faut tout de même relever qu’à plusieurs autour de la taille, ils offrent un joli tintement que l’ouïe du mâle n’a aucun mal à repérer et à savourer. C’est peut-être le but inavoué de ces coquettes dames de chez moi… allez savoir!

Quoi qu’il en soit, le déhanché après s’en être paré ne peut être que plus déroutant.

Chez nous on dit du baya qu’il a plusieurs vertus : qu’il affine la taille, qu’il offre à la jeune fille un très beau tour de hanche mais que le baya serait surtout un merveilleux garde-mari. Oui, vous lisez bien ! Les femmes mariées qui s’en dotent hypnotiseraient leurs hommes lors de l’acte intime et ceux-ci ne sauraient aller voir ailleurs n’ayant d’yeux que pour leurs très chères.

Info ou Intox ? En tout cas pas plus tard qu’il y a quatre jours en évoquant ma volonté d’en trouver, un jeune guinéen m’a clairement dit avec une voix des plus sensuelles, se laissant certainement bercer par l’image qu’il s’en ait tout de suite faite :  » Ah les bayas, j’adore ça. » Avant de se reprendre sous mon visage éberlué en se raclant la gorge et d’une tonalité plus virile :  » C’est très beau. » 🙂 . Eh bien tout est dit Mesdames !

Si comme on l’a vu durant les cérémonies traditionnelles de mariage l’on retrouve parmi les nombreux cadeaux de la mariée, de jolis bayas fins ou gros c’est qu’il y a bien une raison n’est-ce-pas ? En ce qui me concerne j’ai bien ma petite idée là-dessus. Faites-vous également la vôtre. La chanteuse Aicha Koné sait délicieusement nous en parler avec les expressions adéquates dans son morceau Baya, assez vieux mais très descriptif de la chose !

En attendant, pour tous ces cœurs à (re)conquérir et pour qui on est prête à mettre tous les atouts de notre côté, j’en connais beaucoup qui à la fin de ce petit billet fileront tout droit chez la vendeuse !

En espérant vous y croiser, je vous souhaite un bon mercredi. 🙂


Oxymorement

oxymore odonymique - Le titre se justifie, Aix-Noulette, Pas-de-Calais, France. Crédit : Olivier Bacquet.
oxymore odonymique – Le titre se justifie, Aix-Noulette, Pas-de-Calais, France. Crédit : Olivier Bacquet.

L’espace était chose finie.

Les êtres vivants devant moi devenus des immortels.

Lorsque les oiseaux marchèrent sur l’Atlantique;

La souriante fourmis m’embrassa sur l’iris.

C’était une caresse rugueuse.

J’aimais cet ange haïssable.

Je conversais silencieusement avec ces fantômes qui hurlaient.

Leur malheur me fît danser de dégoût.

Les disciples enseignèrent ce calcul au maître.

Jésus parla aux fidèles musulmans.

Les astres se formèrent enfin à l’apocalypse.

Et Dieu sourit à la boutade de son meilleur ami Satan.

La nuit devînt un éternel jour.

Quand alors j’ouvris les yeux, mes paupières se fermèrent et je vis les pyramides de Khéops à Boké.

J’en pleurai de rire.


Il y a

Conakry Water. Crédit : Jeff Attaway
Conakry Water. Crédit : Jeff Attaway

Il y a en Guinée un petit village.

Il y a à cet endroit un joli ruisseau.

Il y a face à ce cours d’eau, d’indescriptibles sentiments qui nous viennent

Et qui nous font sentir bien au chaud chez nous en Afrique.

Il y a une jeune fille toujours triste qui vient s’y recueillir.

Il y a que nul ne sait pourquoi elle y pleure chaque troisième vendredi de chaque mois.

Il y a tout autour une végétation si dense que les arbres s’y entrelacent amoureusement.

Il y a de jeunes gens, à la fleur de l’âge et de l’insouciance qui y chassent la chair intrépide et se baignent.

Il y a le soir, une brise glacée qui nous fouette le visage.

Il y a dans ma Guinée, un petit village ayant un petit ruisseau.malaysia


Aussi longtemps que je t’attendrai

Crédit : Siti Fatima. Flickr.com/CC

Paris Décembre 2011, la ville est enneigée, le train de Leila s’arrête à Paris Gare de Lyon. La jeune femme est toute émoustillée. Ils ont prévu de se rencontrer dans le petit café du 16ème arrondissement. A son arrivée, elle est toute courbatue par le voyage, mais c’est à peine si elle sent cette fatigue qui tord son corps.
En effet depuis qu’elle a quitté Nice, depuis qu’elle a quitté Conakry tout court, elle ne fait que penser au moment où encore, il la prendrait dans ses bras, l’embrasserait comme avant. Cette scène elle l’a imaginé tant et tant de fois que maintenant c’est devenu comme un film qu’elle se repasse dans sa tête. Elle espère que tout se passera bien, espère retrouver son homme d’autrefois. Cet homme c’est Alain, un américain d’origine guinéenne. Ils se sont connus durant leurs années de lycée. Ils avaient alors dû chacun, après l’obtention de leur bac aller continuer leurs études dans des pays respectifs. Elle, en France et lui aux États-Unis avec cette tenace ambition qu’il avait d’intégrer Us Army. Chose finalement faite au prix de mille concessions et efforts qu’ils avaient dû tous les deux faire. Il avait quasiment été impossible de se voir durant toutes ces années de séparation. Un soir alors qu’ils étaient au téléphone, il lui avait juste dit :

-Écoute, … Je n’en peux plus de cette situation, il n’y aura jamais de bon moment pour pouvoir aller te voir, il y aura toujours un empêchement ou trop de boulot, j’en ai marre c’est décidé je viens te voir.

Elle n’en revenait pas, mais c’était bien vrai. Il avait atterri hier à l’aéroport Roissy Charles-De-Gaulle, et dès son appel elle avait immédiatement réservé son billet. Dans sa tête c’est comme un comte de fée, Paris à Noël, Paris en hiver, Paris cette ville magique. Elle avait toujours eu un grand coup de cœur pour la grande métropole, le caractère cosmopolite qu’offraient les nombreux étrangers, le musée du Louvre, les magnifiques cathédrales, la Seine, la Tour Eiffel et son champ de Mars, … Tant de petites merveilles pour les yeux réunies en un même endroit était juste exquis. Elle ne pouvait donc imaginer meilleur cadre que Paris pour le revoir, revoir son lui. Néanmoins, Leila était quand même anxieuse. Alain avait changé, elle lui avait continuellement parlé durant ces trois années mais était-ce suffisant pour conserver la relation fusionnelle qu’ils avaient ? Elle se plongea involontairement dans ses souvenirs, tour à tour elle vit la lycéenne qu’elle était avec son uniforme bleu et blanc, ces petits baisers échangés très vite dans les couloirs, ces regards langoureux et ces sourires séducteurs qu ‘elle lançait à la volée à Alain, toutes ces petites mimiques d’adolescente amoureuse lui revinrent à l’esprit. Elle avait connu quelques garçons mais lui avait ce petit quelque chose d’inhabituel, qui à ses yeux le rendait unique.

Aujourd’hui ils étaient d’autres gens, elle une jeune femme en Master 1 de communication et lui un Marins de la US Navy. Elle ne savait pas dans quel état d’esprit, il serait. Cette nuit-là, elle ne dormit pas excitée à l’idée de le revoir. Leur couple avait-t-il finalement tenu le coup ? Ont-ils toujours un avenir ? Peuvent-ils encore s’entendre, se comprendre d’un regard comme avant ?

À une heure de leur rendez-vous, Leila ne tient plus en place. La jeune femme décide d’aller marcher, pas trop loin de leur lieu de rencontre. Il fait froid, les arbres sont dénudés de leurs feuilles : un paysage plutôt triste. Paris n’est pas à son beau jour et offre un véritable contraste avec sa gaieté intérieure. Des enfants courent dans sa direction, deux filles et un garçon, leurs joues rosies par l’air sec et froid. Elle leur sourit béatement, l’esprit ailleurs. Elle regarde machinalement son bracelet-montre Dior qui indique 13h30. Leila inspire un grand coup et se dirige vers le lieu du rendez-vous, ses mains gantées et tremblantes calées dans ses poches. Devant le café, elle s’arrête un moment. Elle sait qu’il est là, elle l’a vu à travers la vitrine. « Mon Dieu, qu’il a changé ! » se dit-elle. La jeune femme entre dans l’établissement d’un pas assuré. Il ne l’a pas vue lui. Il a toujours avec ce mignon petit air rêveur qu’elle lui connait. Alain se lève du haut de son mètre 90 dès qu’il la voit, et Leila n’y tenant plus se jette dans ses bras, ces bras tant voulus et tant attendus. Mais la jeune femme a l ‘étrange impression qu’ils ne la serrent pas comme avant, pas comme elle s’y attendait. Leila accuse le coup, « c’est certainement la surprise, l’émotion. » tente-t-elle de se convaincre. Il ne dit rien, elle non plus, elle ne fait que sourire. Ils se regardent un instant puis Leila brise le silence :

-Comment vas-tu ?

Il répond avec des mots calmes, précis et la conversation se fait à bâtons rompus. Alain n’est pas à l’aise. Il tente de le cacher tant bien que mal mais cela se voit. Il donne même l’impression d’être gêné. Leila n’en voit pas la raison mais elle ne veut pas l’embêter, elle sait que durant leur petit congé en amoureux, il se lâchera petit à petit et tout ira pour le mieux. Elle n’est pas inquiète, au contraire elle envisage l’avenir avec sérénité maintenant que l’être cher est là . Ils continuent à parler de tout et de rien, à prendre des nouvelles l’un de l’autre, mais c’est surtout Leila qui alimente la conversation. Alain a l’air épuisé, du voyage certainement. Durant un court moment de silence, Alain reprend la parole :

-Leila… Commence-t-il, d’un ton grave qu’elle ne lui connaît pas.

Pendant qu’il parle, il pose inconsciemment ses mains -qui jusque là étaient restées sous la nappe blanche- sur la table. La jeune femme les regarde négligemment puis continue à l’observer, cherchant à savoir ce qu’il tente de lui dire depuis tout à l’heure. C’est alors que Leila réalise qu’elle vient de voir : un anneau doré qui orne son annulaire. Les yeux écarquillés, sourcils froncés, elle reporte son attention sur sa main baguée. Elle a peur de comprendre, ne veut pas comprendre. Cette sensation de gêne persistante, ce froid dans ses bras, ce regard fuyant s’expliquent-ils par ce bijou? Elle pose sur Alain un regard rempli de questions. Il a suivi son regard, il sait qu’elle a compris.

-Leila laisse moi t’expliquer, tente-t-il prudemment d’une voix lente, coupable.

Mais celle-ci n’entend plus rien, elle se sent défaillir. Les murs du café s’obscurcissent et l’espace d’un instant, elle ne sait plus où elle est. Elle ne saisit piètre mot, du monologue dans lequel le jeune homme s’est lancé. Seuls ces mots font écho dans sa tête : « mariage », « j’étais obligé », « mais c’est une fille bien » et enfin « enceinte ». Les larmes inondent son visage et elle se laisse tomber sur le sol moquetté du café, dans un fracas assourdissant qui fait se retourner plusieurs têtes de clients intrigués.