Dieretou

Quel verdict pour Blaise ?

Crédit Photo : Graham Holliday, Rwanda vs Burkina Faso
Crédit Photo : Graham Holliday, Rwanda vs Burkina Faso

Comme je le disais dans un tweet récemment publié, il flotte les amis… il flotte, il flotte comme un parfum de printemps Burkinabé dans les airs. Eh oui, doux parfum de la liberté et du divorce d’un mariage dont on n’en pouvait plus. Un mariage où se sont mêlés infidélités, brutalités, tromperies et mensonges pour ne citer que ces vices! Chers amis c’est l’heure de l’insubordination ! du refus de la prétendue autorité! C’est l’instant T de la délivrance! Maintenant qu’on est en plein dedans (comme on dit chez moi) et qu’on a mis les deux pieds joints dans le plat, dites moi qui peut prétendre nous arrêter? Qui porte son Bakouti* assez haut pour nous dire que faire pour notre patrie et exiger  que l’on se contienne. Cet être n’est pas né, pas même sa mère à plus forte!

Car voyez-vous aujourd’hui on est tous burkinabé à part entière, je le suis, tu l’es , nous le sommes tous! Croyez-moi. Du fond de ma ville, je sens l’effervescence de mes compatriotes à l’heure où s’écrit l’histoire d’un pays qui pendant vingt-sept ans est soumis à la folie des grandeurs d’un homme démesurément grotesque qui pense pouvoir nous faire avaler un énième tour de sac. Mais pour qui se prend Blaise Compaoré, le superman-supermédiateur d’une Françafrique qui a de beaux jours devant-elle ? Non content lors d’un coup d’Etat dûment ficellé d’avoir briguer le pouvoir au nez d’un Thomas Sankara (que toute une génération africaine a en adoration) et dont on l’accuse d’avoir prémédité et commandité le meurtre, Compaoré s’est mis en tête de ne point sortir par la grande porte de l’histoire quand bien même il en serait entré par une des plus petites, minuscule.

La croyance populaire (persistante) veut qu’il ait trahi son ami pour accéder à la présidence du Burkina Faso, anciennement Haute-Volta. Un très bon article de RFI (que je vous conseille de lire) revient sur cette course au pouvoir de façon chronologique : C comme Compaoré: abécédaire d’un président contesté .

Mais pourquoi un si soudain intérêt pour l’un des plus longs mandat présidentiel africain au point de reléguer au second plan ces derniers jours la montée du virus Ebola, l’un des plus mortels ayant secoué l’Afrique jusqu’à nos jours. C’est pour la simple raison que pour les Burkinabés, et que pour toute démocratie que l’on voudrait immaculée, Blaise Compaoré est une sorte d’Ebola dont on n’arrive pas à guérir (on lui a d’ailleurs gaiement attribué le sobriquet d’Ebolaise, n’est ce pas merveilleux ? 🙂 ) . Mais comment se soigner quand lors de toutes nos tentatives, le mal s’aggripe encore plus à nous tel un parasite qui suce nos plus profondes entrailles ? Vraiment trop c’est trop ! De Blaise on n’en veut plus, ni à Bobo Dioulasso, ni à Ouagadougou, ni à Banfoura, ni à Conakry, ni à Dakar, et j’en passe. Puisqu’il s’agit bel et bien d’un raz-le-bol panafricain !

A l’heure où je publie ce billet, les manifestants ont saccagé l’Assemblée nationale où devait se tenir aujourd’hui même 30 octobre la réunion de députés qui devait examiner le projet de loi portant sur la révision de la Constitution, et plus précisément l’article 37 de celle-ci permettant au président Blaise Compaoré une nouvelle candidature aux échéances électorales. Qui est fou ? Tout est bon à prendre pour rester président de nos jours. Quand à la volonté du peuple (criante dans ce cas-ci) qui est par définition même l’essence de la démocratie, le président Compaoré s’en moque. A l’heure actuelle même, ça doit être sa dernière préoccupation, ne vous en déplaise.

Mais ce phénomène n’est pas nouveau, c’est même très à la mode de modifier la constitution pour rester aux commandes sur le continent africain de nos jours . Je me sens personnellement concernée par ce qui se passe au Burkina Faso parce que cet épisode me rappelle inéluctablement l’ancien président militaire guinéen Lansana Conté qui avait procédé de la même manière pour gouverner jusqu’à sa mort naturelle. Blaise espère-t-il peut-être parvenir à cet exploit ? Hier encore, toute enthousiaste je participais aux massives marches organisées pour protester contre Conté à Conakry. Très jeune à l’époque je mesurais pourtant déjà la portée de ce geste, la possibilité de choisir pour mon pays. Et ce pouvoir, chaque citoyen doit le posseder pour sa patrie. L’avenir est en marche et personne ne saura y mettre un terme avant sa destination finale. Il peut s’essouffler face à une autorité sourde aux revendications de son peuple, mais il demeurera jusqu’à expiration prévue. C’est en tout cas ce que l’on souhaite au Burkina Faso, pays des Bobodjoufs*.

Quoi qu’il en soit la résistance se mobilise, sur Internet via les réseaux sociaux (sur Twitter, les internautes Burkinabés et ceux qui les soutiennent se sont regroupés sous le hashtag #lwili, le foulard aux hirondelles, un pagne devenu symbole). Mais les plus belles prouesses se déroulent bien entendu sur le terrain, là-bas au Burkina-Faso où la mobilisation forme un bloc de béton qui j’espère ne faiblira pas. Il est hors de question que l’on se laisse faire ! Il en va de la fierté de toute une Afrique.

Ebolaise énivré par le pouvoir, gonflé par ses pseudos missions de médiation (très controversées) dans les pays de la sous-région en mal avec la démocratie, se prend désormais pour un demi-dieu. Il a certainement oublié (ou refuse de voir) le sort qui a été réservé à ses pairs. Les burkinabés ne rechigneraient pas à  l’idée de le lui rappeler et toute l’Afrique jeune avec, pas celle d’une génération périmée, qui se prétend révolutionnaire mais mimée par la corruption et un affairisme alarmant.  On en a marre d’être pris pour un troupeau de moutons que l’on peut emmener n’importe où, le plus souvent à l’abattoir. Tout porte donc à croire que « le médiateur » a besoin d’une médiation.

Le boycott, les grèves, les manifestations, les marches sont les armes utilisées pour se faire entendre et malheur à celui qui douterait de leur force. Elles ont d’ailleurs déjà commencé à faire leurs preuves, on m’annonce à l’instant que le gouvernement burkinabé vient d’annuler l’examen du projet de loi. Êtes-vous prêt Compaoré? On dirait que le bras de fer ne fait que commencer…

 

 

*Bakouti : vaste pantalon en tissu dont se vêtissent les hommes de l’ethnie soussou en Guinée.

*Bobodjoufs: célèbre série humoristique burkinabé.


Entretien avec Binta, CEO of Binta Sagale Inc. Une self-made qui se donne les moyens de ses ambitions!

binta A la une

Avoir la vingtaine environ et être à la tête d’une entreprise qui marche comme sur des roulettes semble être un exploit pour vous ? Et même quasiment impossible ? Eh bien détrompez-vous puisque la jeune Binta en est un exemple vivant… Posez là vos idées pré-conçues ainsi que vos préjugés et suivez-moi à la rencontre de Mlle Diallo, la seconde entrepreneuse dans l’industrie du vêtement que j’ai eu à interviewer à l’occasion de la sortie de sa dernière collection : The Little Girl Dream. Histoire qu’elle nous donne sa recette à elle d’un entrepreneuriat gagnant.

Lorsque Binta arrive aux Etats-Unis il y a un rêve qui l’habite depuis longtemps, celui de devenir une modeuse incontournable des tendances du moment. Contrairement à Mohamed dont j’ai dressé le portrait il y a peu, Binta est une passionnée des tissus et des vêtements depuis toute petite. Déjà à son jeune âge, elle tente de se créer un style particulier et bien à elle en customisant tous ses habits et accessoires. C’est ainsi que lorsqu’elle débarque à Chicago, Binta se demande pourquoi pas après tout ? Car de ses dires pour réaliser son rêve, elle était à l’endroit parfait. Binta Sagale Incorporation venait de voir le jour ! Cette entreprise, c’est un peu comme son rêve américain devenu réalité.

2005 est l’année fatidique pour la jeune fille, puisque c’est courant cette année qu’elle crée sa première robe à l’occasion de la kermesse de son école, aînée d’une suite de plusieurs autres modèles. Cette création est tout de suite bien accueillie, l’adolescente commence à attirer l’attention et son talent ne se démentira plus. Chaque année scolaire, elle fournit donc une création qui sera portée lors des défilés de kermesse. Ce fut son premier contrat. Du Binta Sagalé, on en veut encore et encore!

bincreation

Lorsque je demande à notre styliste de décrire son caractère pour les lecteurs, elle et moi partons en fous rires parce que pour le peu de temps que je la côtoie, je crois distinguer en elle un tempérament de feu. Ce qu’elle me confirmera sans équivoque. En effet, Binta est une jeune fille entêtée et ambitieuse qui n’hésite pas à secouer tout le monde et tout ce qui l’entoure pour parvenir à ses fins. Très enjouée, elle ne manque pas de tonus, c’est d’ailleurs ce qui l’aide à booster l’équipe qu’elle gère. C’est le genre de personne qui prend chaque chose avec humour mais n’hésite pas à sortir les griffes lorsque tout ne va pas dans le sens attendu! (une livraison qui retarde, des clients peu sérieux, etc.) Si vous vous rendez sur sa page Twitter, vous aurez l’occasion de voir de quoi je parle ! 🙂 Concernant son comportement, elle se dit forte et motivée avec un brin de folie qui emporte tout sur son passage (ce ne seront pas ses amis qui diront le contraire).

Du courage et de la force de caractère, elle a dû en faire preuve pour la création de BSI. Elle a commencé en bas de l’échelle sans aucune aide à ses côtés, elle a accompli toutes les démarches juridiques et financières pour l’établissement de la marque dans le paysage industriel de la mode. S’étant inscrite dans une école de Design et de Mode assez coûteuse à son arrivée aux USA, Binta se voit contrainte d’abandonner ses cours pour des raisons d’ordre familial. A l’époque c’est grâce à ses quelques cours suivis (pourtant insuffisants) qu’elle parvient tout de même à esquisser des coups de crayon et à créer de vraies collections puisque l’entreprise quand à elle continue à tourner malgré les difficultés. De cette époque sombre où elle-même m’avoue avoir souffert à la limite de la grosse déprime, la jeune femme prend sur elle  et rebondit assez spectaculairement grâce aux commandes qui n’en finissent plus. Elle n’hésite pas à me confier que ce fut une période où elle perdit de nombreux amis pour la simple raison qu’elle n’avait le temps de voir personne. Trop occupée et focalisée sur la création de BSI, les gens ne comprenaient pas toujours . Cette période lui a enseigné beaucoup de choses, notamment à distinguer les vrais amis. Il s’agit sans aucun doute d’une leçon de vie qu’elle n’oubliera pas si vite.

bintaaAujourd’hui grâce aux revenus de l’entreprise, la jeune femme s’assume et brandit son indépendance, elle s’est réinscrite dans son école de mode qu’elle finance elle-même. N’est-ce pas déjà une réussite en soi ? Mais pour Binta dont les ambitions sont loin d’être taries, ce n’est que le début d’une grande histoire. Elle m’explique être venue aux USA sans connaître ni la langue ni les codes de vie, avec seulement un rêve en tête elle a dû tout reprendre à zéro et bâtir les fondations d’une nouvelle vie. Si par sa détermination elle est y est parvenue, beaucoup de ses compatriotes n’y arrivent pas et sont confus par le changement. Elle souhaiterait aider ceux-là et devenir en quelque sorte un repère. Afin qu’ils se disent que si elle y arrive tout le monde peut le faire. Le succès est à portée de main et de travail . Quand à Binta Sagale Incorporation, elle envisage pour la société une grande destinée. Elle compte l’étendre et engager plus d’employés notamment à Conakry. Pour le moment son équipe se compose de quelques models saisonniers et contractuels, d’une styliste-habilleuse, d’un photographe, d’un caméraman, etc. Son grand appartement qu’elle m’a fait visiter (via webcam) fait de même office d’atelier. Et je peux vous dire qu’en saison de défilés et de créations de collection, c’est plus un arsenal de …désordre qu’autre chose! 🙂

BINTASAGBANDEROLEMais ce qu’elle a aujourd’hui (ainsi que ce qu’elle continue à construire) Binta le doit à une mère dévouée pour qui la jeune femme éprouve un profond respect et une grande reconnaissance. Si elle s’est lancée dans la mode, c’est avant tout parce que cette dernière l’y a encouragé et a cru en elle. Voici pourquoi elle souhaiterait à son tour l’honorer par une réussite des plus éblouissantes. Cette entreprise, elle la doit aussi à la première machine à coudre qu’elle s’est achetée avec les moyens du bord. Grâce à elle elle progresse très rapidement enfermée à double tour dans sa chambre, en se servant des quelques cours auxquels elle a assisté avant de quitter son école. Mais c’est surtout le talent qui s’exprime entre ces quatre murs, un talent qui captive lentement mais sûrement des clients devenus aujourd’hui fidèles à la marque BS. L’entreprise s’est donc dotée d’un site (achat du nom de domaine bintasagale.com) sur lequel les clients viennent commander des articles et qui assure aussi le service après-vente.

Pas facilement influençable, de nombreux obstacles ont obstrué son chemin, certains allant jusqu’à la décourager de créer une telle société, mais c’était sans compter son caractère perspicace. Quand à une possible association avec d’autres designers, Binta est catégorique là-dessus, la réponse est non. Elle estime qu’au vu de la masse de travail déjà accomplie, ce serait nettement plus avantageux pour l’associé que pour elle. Ce qui n’est pas vraiment le but recherché. Tout a pratiquement été fait et la jeune femme veut garder une certaine marge d’autonomie dans ses actions et décisions. Ne dit-on pas un seul capitaine dans le navire?

Comment a-t-elle conquis le marché américain (en plus de celui africain qui lui était déjà acquis) ? Binta me répond que c’est grâce à une ingénieuse idée qu’elle a eu : celle de mélanger le style occidental à celui africain tout en utilisant des tissus issus de différents horizons. C’était le petit secret réussite. 😉

bintaEn guise de point final à notre entretien, Binta Sagalé m’assure de sa détermination à façonner une marque « Made in Guinea » afin d’asseoir une identité d’abord guinéenne ensuite panafricaine dans l’univers de la mode à travers le monde… Une façon à elle de laisser ses empreintes dans un domaine qui lui tient étonnamment à cœur.

Et on ne peut que lui souhaiter bon vent à notre fashion designer!

 


L’inconnu du métro

Crédit Photo : Alessandro Pili, 14 Juin 2009.
Crédit Photo : Alessandro Pili, 14 Juin 2009.

*

Je ne le savais pas mais toi tu m’avais déjà remarquée avant même que le métro ne s’arrête. Seulement, moi la tête dans les nuages comme d’habitude je dodelinais de la tête au rythme de la musique que j’écoutais dans mon casque. Aujourd’hui je peux encore parfaitement te dire ce que j’écoutais : Jubel de Klingande. Lorsque le métro s’arrêta, les portes palières s’ouvrirent et à mon tour je t’aperçus. Tu étais grand, les yeux profondément bleus ou verts, sur le coup je n’aurai pas su dire. Les cheveux négligemment relevés au dessus de ton front. Tu portais un smoking à la coupe parfaite. Tu semblais tout droit sorti d’une revue de mode et je me demandais où tu allais ainsi habillé. Je ne sais pas si ce fut ce qui me fit tilter mais je m’observai sur le champ, avec mes converses crasseuses d’avoir marcher dans la boue, l’énorme écharpe tricotée par mamie enroulée autour de mon cou dans laquelle s’engloutissait mon visage glacé par la brise froide de l’hiver. Je portais un legging panthère, un gros manteau pour me protéger de la pluie couvrait ma carrure chétive et mes cheveux mouillés partant dans tous les sens complétaient le cadre. Je n’étais pas à mon avantage, c’était le cas de le dire. Tu descendais dans deux arrêts et moi dans trois. Durant tout le trajet, tu me regardais et moi aussi, lorsque nos yeux se croisaient je baissais immédiatement la tête sur mes chaussures. Ton regard avait quelque chose de profond et de magique à la fois.

La mélodieuse voix de la speakerine annonça ton arrêt : François Verdier. Mais tu ne descendis pas. Je ne compris pas tout de suite que tu comptais me suivre. Lorsque tu m’emboîtas le pas pour monter l’escalator derrière moi, j’exultai intérieurement. Irions-nous dans la même direction ? M’aborderais-tu ? il y avait  foule de questions qui se bousculaient dans ma tête, complètement envoûtée par ton regard transparent. J’optai finalement pour le bleu Azur s’agissant de leur couleur. A la sortie du métropolitain, j’aurais pu prendre le bus pour me rendre chez moi, d’ailleurs d’habitude la fainéante que je suis le prend toujours parce que je n’aime pas trop marcher. Mais en cette fin d’après midi là je choisis de marcher ne voulant pas rompre le caractère romantique de cette rencontre, NOTRE rencontre. Car oui j’étais persuadée que tu viendrais me parler et me demander mon numéro. Sous ton costume noir, je devinais un corps parfaitement sculpté. Des bras légèrement musclés, des épaules imposantes et une poitrine qui ferait le bonheur de chaque femme qui viendrait s’y glisser, y trouvant refuge et logis. Avec le son de la musique dans mon casque je me projetai instantanément dans le futur avec toi à mes côtés. Lorsque je me retournai pour voir si l’on se suivait toujours, ma mine se défit et tous mes rêves s’envolèrent comme par enchantement, tu avais disparu. J’étais dégoûtée. Plus tard avec du recul je compris ma bêtise et je ne pus m’empêcher de sourire devant tant d’enfantillages. J’étais maintenant à deux pas de chez moi. C’était tellement absurde de passionnément s’imaginer en couple avec un parfait inconnu. Tu aurais pu être n’importe qui le mari d’une autre, du moins le compagnon, un psychopathe etc. Sauf que… sauf que tu n’étais rien de tout ça. Tu étais Gilles, tu devins mon Gilles puisque tu vins m’aborder en m’invitant à dîner le soir même. Tu surgis de façon si soudaine, inattendue et improbable mais tu étais bel et bien là, plus attendrissant que jamais.  J’étais folle d’accepter, je ne te connaissais pas mais je le fis tout de même. Je me jetai à l’eau et ce fut la plus belle chose que je fis de ma vie.

Maintenant, tu m’emmenes ouvrir le bal de notre réception de mariage et on danse sur du … Jubel. Nos familles sont là, on est heureux, on a vécu cent mille choses. Je t’ai détesté et aimé avec une telle fureur. Tu m’as rendue accro, nous deux c’était comme une drogue dure dont je ne pouvais plus me passer, dévastatrice. J’ai pleuré quand cette fille t’a accosté au restaurant où on déjeunait, je t’ai vu la regarder et il y avait une certaine lueur dans tes yeux, une lueur de conquérant  qui m’a brisé car j’ai su, j’ai compris que cette fille te plaisait. Notre relation t’ennuyait déjà au bout de deux ans. Qu’avions-nous fait de notre couple? la routine et la lassitude avaient-ils tout emporté ? Je m’en suis voulue, je t’en ai voulu de ne plus me trouver aussi attirante que cette minette qui t’allumait effrontément et dont je me retenais de gifler. Lorsque je la retrouvai dans le lit de notre appartement quelques semaines plus tard, je bondis sur toi te lacérant de mes ongles. La jeune fille prit ses effets et s’enfuit sans demander son reste.

J’avais vu venir cette trahison mais je n’ai rien fait pour la prévenir, trop persuadée de ton amour et de ta fidélité pour réagir de façon rationnelle. J’étais obnubilée par toi, je ne voyais que toi et rien d’autre. Tu étais mon compagnon et mon meilleur ami. Ta famille m’adorait et je le leur rendais bien mais tu m’avais humiliée. Je partis donc juste après ton amante, valises faites le cœur en morceaux, l’orgueil dépiécé te laissant seul, désemparé et me suppliant à genoux de te pardonner.

Aujourd’hui pourtant je porte ton nom de famille, je suis fière de m’appeler comme toi. Au changement de musique, ton père prend le relais et nous dansons lui et moi tandis que tu invites ma mère à venir esquisser quelques pas avec le jeune homme qui est devenu son beau-fils. Ton père me fait valser comme un père avec sa fille et pour cause, il y a belle lurette qu’il m’a acceptée et que je suis intégrée dans ton clan familial. C’est d’ailleurs ce que tu utiliseras pour me dompter et apprivoiser mon pardon.

Après t’avoir surpris avec cette jeune adolescente de 17 ans tout au plus, pataugeant dans ce qui n’était certes pas encore le lit conjugal mais qui avait tout de même un caractère sacré à mes yeux, je coupe les ponts et je ne donne plus de nouvelles. Il me coûte de m’éloigner de toi, je grince des dents. Je tiens jour après jour et me voilà depuis six mois sevrée de toi. Je veux me convaincre que tu es un salop coureur de jupons mais je n’y arrive pas. Tu m’inondes d’appels et de messages mais je tiens bon. Tu t’inquiètes, tu dépéris tu n’arrives pas à dormir ni à travailler. Je te manque atrocement aussi. Je le sais parce que ta sœur est dans la confidence, elle me dit tout de toi dans l’espoir de faiblir ma détermination à te quitter. De même elle est la seule à savoir où je me terre depuis notre séparation. Tout le monde me supplie de revenir et de te pardonner ton écart mais je refuse. J’affirme devant qui veut l’entendre que tu me dégoûtes. Tes sœurs s’arrachent les cheveux devant tant d’obstination mais tant pis, je résiste.

Je me suis mise  en congé maladie et je vivote dans une coquette petite auberge d’un village midi-pyrénéen. J’exige de ta sœur qu’elle garde le secret. Je jardine, je profite du parc et de mes balades en forêt  pour décompresser et jouir des choses simples de la vie. Je veux oublier cette image de toi avec elle qui me persécute. Un matin en revenant du marché du village, je croise ta mère sur le perron de ma maison et je maudis intérieurement ta sœur de n’avoir pas su tenir sa langue. Elle me lance un sévère:

_Alors tu comptes me faire entrer ou vais-je devoir reprendre tout de suite l’avion ?

Je souris même si en ta mère je vois celle qui vient prêcher la bonne parole pour son poussin. Je fais du thé et je l’écoute longuement sans l’interrompre. Elle me raconte sa vie de couple avec ton père, ses nombreuses infidélités, le retour au bercail et ses plus plates excuses. A l’époque c’est un homme puissant et les hommes qui ont du pouvoir attirent la convoitise. Elle est restée pour son mariage et ses enfants. Aujourd’hui c’est à ton tour d’être influent et elle me fait comprendre que j’aurais peut-être à faire de même . Mais elle me répète que le plus important c’est de distinguer ce qui est vrai du futile. Moi j’étais importante et l’ado c’était un écart, des futilités… Nous les femmes serions toujours dans ce genre de position et mon devoir de fiancée était de céder puisque tu regrettais déjà. Comme si ça excusait tout que tu aies des remords. J’avais horreur de cette vision machiste et obsolète du rôle de la femme. Cependant je ne dis rien. Mais au delà de ce rôle de femme pré-conçu et vieux jeu, la question est : cette relation était-elle assez importante à mes yeux pour te pardonner et revenir? Ou pouvais-je tout effacer d’un revers de la main ? Je compris que c’est là où ta mère voulait en venir.

_C’est bien d’avoir pris tes distances, tu le punis et c’est bien comme ça. Il souffre et c’est ce qu’il lui faut pour réaliser la place que tu occupes. Contrairement à son père je suis persuadée que lui ne le refera pas me souligne-t-elle un sourire au coin des lèvres.

Moi j’ai le regard dans le vide, je suis silencieuse et étonnée par toutes ces révélations.

_Il est anéanti, il vit un calvaire. Reprend-t-elle plus sérieusement. Mais la punition a assez duré, reviens lui, neuf mois c’est suffisant, tu ne crois pas ? Regarde où tu vis, vas-tu laisser des gamines s’emparer de lui et briser ce que tu as construit de tes propres mains ?

Je lui assure que non après avoir subitement réalisé le poids du sacrifice . Au diable les hésitations et les doutes ! Après tout aucune relation n’était parfaite et on se devait de réessayer et de bâtir la nôtre. Des milliers de femmes ont certainement déjà fait ce genre de concessions avant moi et je ne suis spéciale en rien. Moi aussi je veux bâtir un foyer qui perdure et résiste contre vents et marées. Cette discussion de femme à femme m’éclaire et me fait me poser les bonnes questions.

Les choses se sont alors rapidement faites. Je n’ai pas compris grand chose car dès mon retour à la capitale tu me demandais en mariage. En un rien de temps ma famille et la tienne étaient dans cette salle, nos amis de longue date ainsi que nos collègues. Tes sœurs étaient folles de joie et veillaient au déroulement de cette cérémonie au millimètre près. Tout le monde avait un mot gentil pour nous. Je me sentais en parfait accord avec toute cette atmosphère d’euphorie. Maintenant j’étais tienne pour la vie et tu me le prouvas encore plus lors de notre nuit de noces après une longue discussion où tu te confondais en excuses et explications abyssales. Je te fis taire d’un baiser, la nuit s’annonçait mouvementée…


Rentre en Afrique connasse!

Photo Prise le 18 Décembre 2007
Damier 🙂

Avant d’avoir mis les pieds hors de mon pays, le racisme était pour moi un concept assez vague dans l’esprit d’une adolescente confortable dans son mode de vie et son environnement. Certes on en entendait parler à la télévision, à la radio, sur le web et sur les médias traditionnels mais c’était une réalité lointaine, et donc pas forcément assimilée par la jeune fille épanouie que j’étais dans mon entourage. Le premier bouleversement que j’ai connu s’est opéré au Maghreb, plus spécialement au Maroc. Dans mon imaginaire féerique, je venais passer un été mémorable avec des amis de longue date dans un endroit nouveau et dans une atmosphère qui ne pouvait être que bon enfant. Appartement spécialement loué pour l’occasion, parents à l’autre bout du monde, pas de chaperon, pas d’attaches, aucun compte à rendre, argent en poche ! Pour nous, l’occasion rêvée d’une éclate’ dans tous les sens du terme. Cependant, je vais tout de même très vite déchanter. Je ne dirai pas de mon séjour dans ce beau pays qu’il était catastrophique. On dira plutôt de lui qu’il fut « intéressant » parce que ce fut mon premier bain dans le monde « réel » (contexte dans lequel je ne suis pas qu’avec des individus que je connais depuis longtemps, mes compatriotes, ma famille, etc. Je ne suis plus « entourée » par mon cercle habituel qui me protège. ) intéressant en ce sens que se réalise un choc de cultures et de mentalités instructif pour moi.

Pour la première fois, je découvre que l’on peut me juger pour ma couleur de peau, et cette nouvelle donne change toute ma perception et des individus et du monde qui m’entoure. Aussi stupide que cela semble être, avant je ne savais pas que j’étais noire, du moins je n’en avais pas conscience. Depuis que je suis née, je vis dans un environnement noir. Pour moi être noir, c’est normal, ce qui fait que quand je vois un noir, je ne vois pas sa couleur de peau, je ne remarque pas que nous sommes noirs et que nous appartenons à une race à part entière. Cette vision des choses est brutalement changée lorsque je foule le sol marocain, je suis pourtant toujours en Afrique mais on me fait tout de suite comprendre qu’être Noir, « ce n’est pas commun, ce n’est pas normal ». Remise en question immédiate du monde de bisounours dans lequel je me confortais avant et que je peux résumer en une phrase : « Tous les individus sont égaux, sans aucune distinction ». En passant un été au rythme de « Aziya* » et « Drawiya* » injurieux, je découvre qu’on m’a menti à l’école tout au long de ma vie :  » Que nous soyons Noir, Blanc,  Jaune* ou Rouge* nous sommes tous frères », n’a jamais été aussi faux et vide à mes yeux. Venue pour me recréer au début, je découvre une population noire persécutée dans les rues de Rabat, je fais l’objet d’invectives lancées à mon encontre à Casablanca, à Mohamedia une jeune fille Noire est lapidée à en perdre un œil par des ados survoltés, à Agdal lorsqu’on vit sur les étages perchés d’un immeuble on attend qu’il y ait des noirs dans la rue pour vider les poubelles ruisselantes d’eau stagnantes sur leurs têtes. Sur les plages d’Agadir lorsqu’on est noire et qu’on se met en maillot de bain, on attire tout de suite les regards désapprobateurs, les moqueries et les provocations sexistes et racistes.

Si dans la capitale et dans les grandes villes  l’on se comporte comme ça, je n’ose pas imaginer ce qui se passe à l’intérieur du pays dans des villes comme Marrakech ou Tanger. Je n’ai pas le temps d’y répondre car bientôt je prends mes jambes à mon cou et revient à Conakry, traumatisée par ce qu’être noir peut signifier dans d’autres contrées….(bien que toujours) en terre africaine. C’est ainsi que lorsque j’obtiens mon baccalauréat, mes parents me proposent le Maroc en troisième option au cas où pour une raison ou une autre je ne parvenais pas à venir en France ou au Canada comme initialement prévu, j’y oppose un refus catégorique et décisif : Je préfère rester en Guinée et y faire une fac privée. Car voyez-vous mis à part le côté décadent très prononcé dans ce pays qui entraîne assez souvent les étudiants étrangers dans une débandade que je n’ai pas omis de remarquer (prostitution de la gent féminine, argent facile, drogue, etc, abandon universitaire … ), je ne sais pas pour vous mais moi, pour que je puisse être productive et même vivre dans un pays il faut que je m’y sente un minimum à l’aise et en sécurité. C’est indispensable du point de vue psychologique et c’est aussi un fait avéré.

Dans une société, les relations à l’individu peuvent être un stimulant si elles se déroulent bien ou un frein lorsqu’elles sont un échec. Or au Maroc, je me suis sentie harcelée et mal-aimée, pour ne citer que ça. Aujourd’hui lorsque je parle de cet épisode vécu, pour justifier et expliquer ce racisme on me sert des arguments comme :

-Les marocains sont un peuple fermé sur eux-même, peu instruit pour la plupart. Pour eux c’est normal d’agir comme ça, crois-moi ils sont restés à l’époque pré-historique.

Ou

– C’est bien connu qu’ils sont bêtes ces gens là, ils ne se considèrent même pas comme des africains, c’est pour te dire. Dis toi que les vrais blancs ne sont pas comme ça. (Un autre mensonge éhonté que je découvrirai plus tard.)

Je veux bien les croire à quelques endroits, parce que du peu de marocains instruits que j’ai rencontré j’ai plutôt été agréablement surprise. Certains m’ont défendu à maintes reprises dans la rue ou dans le train. J’avais même entamé une jolie amitié avec une marocaine de mon âge rencontrée dans le bus. Ainsi je me dis que ce racisme pur et dur vient sans aucun doute du taux d’analphabétisme dans la population marocaine. J’essaie de me consoler tant bien que mal avec ces bribes d’explications désordonnées, même si je sais au fond de moi que c’est un pays dans lequel je ne retournerai pas de sitôt.

Les choses se passent finalement comme prévues et je débarque à l’aéroport Orly de Paris pour poursuivre mes études avant de rejoindre ma ville. Je me dis que les français sont tout de même une population plus évoluée mentalement et que je n’aurai pas de problèmes comme ça ici. Ne m’a-t-on pas dit que les « vrais » blancs n’étaient pas comme ça ?

Et à vrai dire depuis trois ans maintenant (j’entame la quatrième année) je n’ai jamais vécu de racisme concret, palpable, face à face. J’ai certes déposé des CV qui n’ont d’emblée pas été reçu, j’ai essuyé de mauvais regards de temps en temps, on m’a refusé la location d’un appartement mais à chaque occasion je ne pouvais dire avec certitude si c’était en raison de ma posture, de ma présentation, de quelque chose que j’aurai mal fait ou à cause de ma couleur de peau. Certains me diront que c’est parce que les français sont dans une optique plus hypocrite, un racisme plus nuancé. Ils vous approuvent et sourient en face mais derrière ils n’hésitent pas à dire du mal de vous et à mettre les bâtons dans les roues de votre progression. Qui a raison, qui a tord je ne saurai le dire…

Ceci était du moins vrai jusqu’à… hier. J’entame une journée de travail comme une autre lorsqu’une cliente m’agresse sans justification. Je ne sais pas ce qui fut le pire, ne pas pouvoir me défendre correctement parce que l’entreprise pour laquelle je travaille applique l’équation du « client a toujours raison; le client est roi » ou l’état dans lequel je me suis trouvé après. Vers 15h30 je reçois une dame, brune, la trentaine, les yeux marrons environ 1m50. Elle veut coûte que coûte que je lui donne les jetons d’un jeu que l’entreprise fait en ce moment (on y gagne des voitures, des tablettes, des bons d’achat, etc) sous prétexte qu’une de mes collègues aurait oublié de lui en donner hier après ses achats. Je lui affirme alors gentiment mais fermement que je ne suis pas habilitée à donner des jetons de jeux sans preuves d’achats et je la redirige vers l’accueil où elle pourra expliquer son problème à mes supérieurs hiérarchiques. La cliente rentre dans une colère noire et me foudroie d’un :

_Oui c’est ça, rentre chez toi en Afrique connasse.

Auquel je réponds:

_Après toi bouffonne. Qu’elle n’entendra malheureusement pas puisqu’elle avait déjà tourné les talons.

Il est clair que dans d’autres circonstances, j’aurai lavé cet affront différemment mais j’étais à mon lieu de travail et on attendait de moi une certaine tenue. Une de mes responsables qui passait par là et témoin de l’action m’envoya immédiatement en pause pour « digérer » la remarque. Je vis dans son regard qu’elle était peinée que j’eus à subir ça. Elle s’excusa en affirmant qu’il y avait des cons partout et que j’avais eu raison de rester calme. Il fallait que prochainement j’appelle l’agent de sécurité qui mettrait le fouteur de trouble dehors sans hésitations. Elle tentait de me consoler comme elle pouvait.

J’aurais aimé être forte, subir ce genre d’attaques et rester stoïque mais je m’effondrai tout de même dans les vestiaires des filles quand je fus seule. J’avais besoin de pleurer un bon coup avant de me ressaisir car qu’on le veuille ou non c’est le genre de remarque qui vous montre que vous n’êtes pas chez vous quoi que vous fassiez et ce rien qu’à cause de votre couleur de peau… J’aurai pu être née en France et n’avoir jamais foulé  le sol africain mais pour cette personne ça n’aurait rien changé puisque peau noire= Afrique= pauvreté.

J’aurai également pu prendre les choses de façon ironique et lui répondre avec un sourire fabriqué plaqué aux lèvres :

_Volontiers, si tu me paies le billet je rentrerai avec plaisir.

En faisant passer mon pays et mon continent pour un eldorado. Mais ce ne serait pas très véridique. Le seul fait de penser qu’en me disant « rentre en Afrique », je l’aurais pris pour une injure est tétanisant. Ça n’aurait pas été une insulte si les dirigeants africains (plus précisément sub-sahariens) se rendaient compte qu’en refusant de travailler dans nos pays, ils hypothéquaient l’avenir de millions de jeunes africains dont on se moque à l’autre bout du monde. La vérité c’est que cela soit au Maroc, en France ou dans un autre pays, peu importe la forme que cela prendra, les africains noirs subiront toujours ce type d’amalgames tant qu’ils ne lutteront pas de façon active pour leur developpement et une croissance économique soutenue.

*Aziya: Noir

*Drawiya: Esclave

*Jaune: Asiatique

*Rouge: Indien autochtone d’Amérique.


En Afrique, le système de castes persiste et signe!

Tashrih al-aqvam, an account of origins and occupations of some of the sects, castes and tribes of India. - caption: 'A snake-charmer of the Sapera caste.'
Tashrih al-aqvam, an account of origins and occupations of some of the sects, castes and tribes of India. – caption: ‘A snake-charmer of the Sapera caste.’

Nous le pensions révolu et pourtant il demeure plus que jamais ancré dans le profond subconscient des anciens. Les vieilles habitudes ont la peau dure. Cependant on est loin de le percevoir à l’œil nu, pour pouvoir toucher du doigt ce phénomène de société il faut aller à la rencontre des séniors, les fréquenter et côtoyer leurs idées. Ou pour aller plus vite, mariez-vous tiens! La première chose que l’on vous demandera après que vous ayez présenté votre bien-aimé(e) sera son nom de famille, son village d’origine, en un mot sa lignée. Cela vous semble anodin et parfaitement normal? Après tout, il est important d’avoir des informations sur ce nouveau venu et plus il y a de questions plus cela flatte votre égo! Ceci dit méfiez-vous, ce flux de questions provenant de vos parents est loin d’être totalement désintéressé. Le célèbre adage ne dit-il pas « Marie-toi à ta porte et à des gens de ta sorte »?

Néanmoins il ne faut pas confondre les populations ethniques qui exigent les mariages entre familles (oui il y’en a) à ceux qui souhaitent « seulement » que vous épousiez quelqu’un de votre rang. Même si les deux pratiques se ressemblent en soi il s’agit de deux choses bien distinctes. Voyez-vous dans une époque antérieure à celle-ci (pré-coloniale) les sociétés africaines étaient traditionnellement hiérarchisées. De la même façon que chez les peuples occidentaux (plus précisément gaulois et latins) il y avait le tiers-Etat (le bas peuple) les nobles et le clergé, en Afrique il y avait une catégorisation de la population qui offrait à chaque individu une place bien précise. D’ailleurs cette catégorisation était aussi déterminante de vos fonctions dans la société. Je ne suis pas un virtuose des organisations sociales d’antan (et ma grand-mère qui elle, excelle dans le domaine n’est pas à ma disposition pour m’aider à faire un listing complet) mais je puis aisément vous citer quelques castes : les forgerons, les griots, les chasseurs, les nobles, les cordonniers, les bergers, etc.

Même si aujourd’hui ce phénomène a moins d’ampleur et ne se voit plus autant, il existe bel et bien toujours. Il résiste au temps et à tous les bouleversements d’ordre économique et social. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte lorsque j’ai rencontré Djénnè, une jeune fille malinké qui m’a raconté son histoire. Cette dernière m’a expliqué la situation inextricable dans laquelle elle était. Amoureuse d’un jeune homme depuis ses treize ans et avec qui elle entretient une relation certes à distance mais suivie, elle se trouve maintenant en âge de se marier et ne souhaite le faire qu’avec lui. Djénnè vit à Bordeaux et lui à Dakar. C’est à coup d’appels Skype* et Viber* que les deux tourtereaux entretiennent avidement leur relation.

_Lorsqu’on vivait à Conakry tous ensemble, c’était beaucoup plus simple même si on se voyait en cachette. Avance-t-elle.

Les difficultés ne se sont pas faites attendre lorsque leur relation a éclaté au grand jour. Et pour cause les parents de Djénnè se sont fermement opposés à leur union car selon eux, le jeune homme serait d’une lointaine caste inférieure à la leur. La jeune fille s’entête et à l’heure où je mettais son histoire sous presse les négociations sont toujours au point mort. Les tractations s’annoncent tendues.

Oui au XXIème siécle, des jeunes filles et garçons scolarisés aux parents pourtant hauts cadres et intellectuels sont encore confrontés à ce genre de péripéties. La castérisation de la société s’observe très largemment en Inde également, occasionnant de nombreuses manifestations colériques d´une population qui se sent déphasée avec elle-même et souhaitant un changement radical de celle-ci.

D’aucuns conseilleraient à Djénnè d’envoyer sa famille au diable et d’épouser ce jeune homme. Ils auraient peut-être raison, il s’agit de leur vie et de leur décision après tout. Mais en Afrique les mariages sont intimement associés à la communauté et il est de mauvaise augure de convoler en noces sans la bénédiction de sa famille.

Des histoires comme ça, j’en ai vu des tas. C’est dire à quel point on y tient, à cette catégorisation. D’autres africains sont tout de même plus nuancés. Même s’ils désapprouvent l’union de leur progéniture, de là à s’opposer à celle-ci il y a un pas qu’ils ne franchiront pas. Certains sont plus portés sur la banalisation des castes que d’autres c’est comme ça. Il faut tomber sur la « bonne » famille, celle qui comprend qu’on ne choisit pas qui on aime.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le système de castes bien que souvent à l’origine d’inégalités flagrantes a de beaux jours devant lui.

 

*Viber, Skype: logiciels et applications d’appels téléphoniques gratuits.


« Le Crocodile du Botswanga » Une oeuvre entre clichés et déjà-vu

Thomas_Ngijol_2014

« Le crocodile du Botswanga » est l’un des box-office qui a fait son entrée début d’année 2014, aux alentours du 19 février si je m’en rappelle bien. De nombreux français et étrangers tout horizon ont formé de longues files d’attente pour acheter les précieux tickets qui donnaient accès aux sésames : les grandes salles de cinéma.

Personnellement, je ne me suis pas précipitée lorsqu’on nous l’a dévoilé au grand jour. Non non… Prudente, j’ai préféré attendre l’avis de plusieurs amis avant de me lancer dans cette aventure cinématographique! Ce que je ferai une semaine après sa sortie, après avoir estimé que d’avis positifs, j’en avais assez eu.

Pour être franche, celui qui m’accompagnait traînait aussi du pied pour voir ce film ci en particulier. Et pour cause il était plus ou moins hésitant sur sa qualité. Je me suis tout de même employée à un certain nombre de ruses pour parvenir à le convaincre. Vous vous doutez bien que si je m’y mets, personne ne résiste à mon pouvoir de persuasion 🙂 .

C’est sur Facebook que je me décidai vraiment, de nombreuses publications faisaient état du caractère drôle, intéressant et palpitant du film. Il y avait en plus un argument imparable qui revenait à tout bout de champ. On nous a dit : « C’est inspiré de Dadis Camara ! » Qui est Dadis Camara me dîtes-vous ?

Eh bien aimables lecteurs, Dadis Camara est LE phénomène et si vous n’avez pas connu l’époque du « Dadis-Show » vous n’avez jamais rien connu. Ancien président de la République de Guinée (vous comprenez pourquoi j’ai tout de suite été sous l’emprise d’une curiosité fulgurante) arrivé à la tête du pouvoir grâce à un putsch militaire et à la suite du décès de l’ancien président, Moussa Dadis Camara est un étrange personnage qui fait son apparition dans le paysage politique ouest-africain et plus particulièrement celui guinéen en 2008. Il fut en effet président du CNDD (comité formé essentiellement de militaires) et donc de facto président de la république comme je l’annonçais plus haut. Mais président auto-proclamé pour la communauté internationale et le reste du monde en raison du fait qu’il n’ait pas été élu démocratiquement au sortir d’un scrutin national et blablabla… ( Pour la suite, rendez-vous sur Google. Si vous craigniez un cours d’histoire politique, rassurez-vous il n’en sera rien. Je ne vous livre là que la version courte.)

Intéressons nous aux facettes de l’histoire de cet homme qui ont un rapport avec le film que je me suis modestement permise de décortiquer.

Une fois à la tête du pays, l’on découvre quelqu’un de très instable et agité. En effet le jeune président alors âgé de 44 ans ne sait plus où donner de la tête. Il gère les affaires du pays tant bien que mal mais favorise surtout une « communication » claire et limpide avec le peuple au nom d’une sincérité sans bornes, citant cette qualité comme un trait de caractère décisif de sa personnalité. L’histoire ne nous dit pas si c’est vrai mais question modestie ? On repassera plus tard.

C’est ainsi que vont être retransmises par dizaines des auditions que le président Moussa Dadis Camara fait passer à des opérateurs économiques soupçonnés d’être corrompus jusqu’à la moelle épinière, des fonctionnaires du secteur public comme du privé, des fonctionnaires internationaux comme des ambassadeurs et tenez-vous bien, même des militaires et agents de douane (des individus logiquement de son camp). Ces derniers passant tous à la trappe des injures et des humiliations publiques. Ces auditons remportent un franc succès et la chaîne nationale voit son taux de spectateurs gonfler! Partout à travers le monde le « Dadis-Show » devient un phénomène. La Radio Télévision Guinéenne (RTG en abrégé) devient un vrai feuilleton que les guinéens ne ratent sous aucun prétexte. Certains vous le confirmeront peut-être. La raison ? Moussa Dadis Camara a le tempérament chaud, le sang ébouillanté et un caractère bien trempé! Devant des guinéens médusés face à leur poste de télévision, l’on voit un être bipolaire passant de la rigolade au pic de colère, sautant du coq à l’âne, de sujets sérieux à d’autres futiles, et ayant une haute opinion de sa personne pour avoir fait de « hautes » études universitaires Dieu sait où. Mais par dessus tout, il a horreur d’être contrarié. Au délà de la RTG, de nombreuses vidéos de Dadis Camara font irruption sur Youtube et envahissent la toile. Je ne serais donc pas étonnée si l’on me disait que l’un des créateurs du film dont nous parlons, était tombé nez à nez avec l’une d’entre elles.

C’est ainsi que lorsqu’on me dit que le personnage du dictateur interprété par Thomas N’gijol dans le film est inspiré de ce cher Dadis, je suis définitivement conquise et me dirige d’un pas sûr vers les places assises de la salle 4 du cinéma Gaumont Pathé Wilson, m’attendant à vivre un moment magique qui…malheureusement n’arrivera pas jusqu’à la fin du film. Des 90 minutes qui se sont écoulées, j’avoue avoir ri à certains passages. D’autres cependant étaient tellement grotesques que j’ai failli m’étouffer avec mon pop-corn mais pas de rire cette fois. Le film en lui même est une lamentable déception. D’ailleurs le public (je le verrai plus tard) l’a « moyennement reçu » avec une note de 2,8 sur 5 (source AllôCiné).

Je ne dirai pas que le film est mauvais tout court en m’arrêtant là. Car ce ne serait pas vrai. En effet du point de vue de la réalisation, du jeu des acteurs, ou des décors (très beaux pour la plupart, ils m’ont rappelé ma belle Afrique), c’est une œuvre du genre comédie qui se défend assez bien. Le film est mauvais par son scénario. Il véhicule de bons vieux préjugés dont le continent a beaucoup de mal à se défaire. On y présente l’africain comme quelqu’un de corrompu, mangeant beaucoup d’épices, antidémocratique, paranoïaque et barbare. Ce que je lui reproche en principal c’est d’expressément cantonner l’Afrique et les africains à ces pratiques peu scrupuleuses. Certes il y a beaucoup de corruption, certes il y a des dictateurs (pas plus qu’en Asie ou ailleurs cependant) mais l’Afrique est aussi un continent qui bouge! Certaines mentalités décrites dans ce film sont dépassées. L’on ne fait pas que roter et se pavaner sous le soleil, il y a aussi des travailleurs qui gagnent honnêtement leur vie mais cette partie a été (volontairement ?) occultée.

Tout au long de la projection, je n’ai pas eu la nette impression que ceux qui l’ont conçu se soient beaucoup embêtés ou se soient de quelque manière tués à la tâche. Ils se sont dit : « Allez on met quelques crocodiles par là, un président fou ici, des opposants qui disparaissent, une première dame qui ne s’occupe que de son apparence, un jet dans lequel tout le monde veut monter (le cliché que j’y lis est que l’africain sous-développé raffole du matériel de luxe) on agrémente un peu avec quelques scènes érotiques (ma foi invraisemblables à quelques endroits) on mélange le tout avec des dialogues tout droit tirés de Youtube et on leur balance ça! Ma question est où se trouve la créativité dans tout ce bazar? Car le cinéma est tout de même un art! le septième à ce qu’il parait.

 

Certaines répliques sont sans détours extraites des discours de Dadis Camara ( réf. l’hilarante scène où le président demande l’âge d’un de ses fonctionnaires et le trouvant trop vieux pour être toujours à son poste le met (à l’oral) et immédiatement à la retraite sans autre forme de procès). Le pire c’est qu’ils ne l’indiquent nulle part ça qu’ils l’ont piqué dans un feuilleton de Dadis-Show. Je m’attendais à un clin d’œil des scénaristes qui revenait de droit à la Guinée. Que nenni, il n’y en aura point. Ce que j’appelle purement et simplement de la malhonnêteté intellectuelle. Car voyez-vous si je n’avais pas été guinéenne je n’aurai jamais su par exemple que certaines scènes (les plus drôles d’ailleurs) n’ont pas été imaginées par la production elle-même mais qu’elles ont été empruntées ailleurs. La moitié des spectateurs ne le sait peut-être pas d’ailleurs. Tout le mérite revenant donc à des scénaristes pourtant en manque sévère d’imagination. Les producteurs ont tenté de se rattraper dans quelques interviews post-projections en indiquant qu’ils s’étaient en effet aussi inspiré, je cite: « d’un recent président militaire peu connu de la Guinée pour leur film, l’ex putschiste Dadis Camara ». Une reconnaissance qui vient un peu tard à mon goût et qui est certainement venue après qu’ils se soient fait tapés des doigts pour qu’ils avouent. Aucun effort aussi bien dans les dialogues que dans les actions des personnages… Rien ne m’a bluffé, tout dans ce film avait le goût du réchauffé, excusez du peu. Un amateur avec les fonds nécessaires aurait fait mieux.

Du tumulte qui a précédé la sortie de ce box-office et qui laissait augurer un dénouement des plus heureux et remarquable, l’on retiendra donc que c’est un film à regarder plutôt chez soi, sur son ordinateur tranquillement au lit ou sur son écran plasma, avec quelques potes de préférence pour les rires aux éclats tonitruants mais aucunement pour lequel il faut (absolument !) se déplacer et payer une place de cinéma. Tout ce bruit pour pas grand chose au fond car le jeu n’en valait décidément pas la chandelle…


Au hasard d’une malencontreuse destinée

Auschwitz-Birkenau

C’était en 1941, dans un camp de concentration d’Auschwitz. Depuis le début de cette guerre, Héléna et David avaient vécu au jour le jour, évitant au maximum de se faire happer, leurs enfants et eux dans l’infernal précipice des exécutions et des déportations.

Avant que tout ceci ne commence, ils étaient des gens de la classe moyenne. Ils ne nageaient ni dans un luxe insolent ni dans une pauvreté toute aussi insultante. Grâce à son épicerie alimentaire David arrivait sans trop de peine à nourrir toute sa famille et même à leur faire plaisir de temps en temps en leur ramenant quelques babioles en cadeaux. Lui avait cinquante-quatre ans et sa femme cinquante-six. Il lui arrivait souvent de la taquiner sur la différence d’âge entre eux.

-…Oui mais n’oublie pas que tu es plus vieillotte que moi Lena, lui disait-il.

Ce qui avait le don de l’agacer et la rendait rouge de colère, mais ça ne durait jamais bien longtemps, ils repartaient en éclats de rires sur de bons vieux souvenirs.

Mais c’était il y’ a bien longtemps, avant que les choses ne se gâtent, avant que le ciel ne s’assombrisse. Aujourd’hui ils étaient devenus d’autres gens, la peur, la famine avaient achevé de rider leurs visages. Ils avaient eu deux enfants, Asra un jeune garçon de douze ans que les épreuves de la vie avaient déjà fini d’endurcir et Gabriela qui n’avait encore que cinq printemps. Jusque là, ils survivaient grâce au travail clandestin que David avait pu obtenir. La confection du faux permis de travail leur avait coûté toutes leurs dernières denrées alimentaires. Le travail était périlleux, il consistait à faire passer des sacs de grains de blé à travers la grande muraille qui entourait et fermait le ghetto sous le regard complice de quelques gendarmes de l’occupation Nazie. Tous les jours et à chaque instant il risquait de se faire fusiller car si un supérieur hiérarchique passait de ce côté du mur pour réaliser quelque contrôle (ce qui était courant en ces temps) les gendarmes complices nieraient toute implication ou autorisation de leur part. Mais avait-il vraiment le choix ? Il fallait bien que sa famille se nourrisse. Asra l’accompagnait quelques fois pour suivre les opérations et le remplacer lorsqu’il tombait malade. Helena avait le cœur gros à chaque fois que son unique fils franchissait le seuil de leur « maison ». Mais c’était comme ça, il n’était pas permis de s’absenter au risque de voir son « poste » attribué à quelqu’un d’autre.

Tous les jours dans les rues de nouveaux cadavres jonchaient le sol. Des gens morts de famine, des scènes répulsives de personnes se nourrissant de leurs propres excréments, des enfants dépérissant à vue d’œil, des exécutions arbitraires constituaient le lot quotidien des juifs casernés dans le camp. C’était devenu banal au point que personne n’y prêtait attention. Lorsque quelqu’un s’écroulait dans la rue, les passants enjambaient seulement le corps, ne le regardant même plus dans les yeux pour tenter de l’identifier et avertir quelqu’un de proche.

Par hasard David avait remarqué un jour qu’il passait très près du mur ce petit défaut de construction qui faisait que par un léger renflement du bois qui le couvrait, une mince fente apparaissait comme par enchantement. Ce mur fait de béton et de bois avait été construit à la va-vite et coupait le camp du reste de la ville. Au crépuscule, lorsqu’il y avait moins de gens dans les rues et que la majeure partie des juifs squelettiques s’étaient barricadé dans leur logis de fortune, il s’y arrêtait parfois, juste quelques minutes le temps de voir ce qui se passait dehors. Il n’avait pas mis les pieds hors du camp depuis trois ans. Il ne savait plus à quoi ressemblait la ville. De celle-ci, il ne lui restait plus que de vagues souvenirs qui lui revenaient parfois. Il avait entendu dire que là-bas on avait construit de nouveaux immeubles pour les travailleurs Nazis et leurs familles. Parfois il voyait une dame habillée bon chic bon genre traverser la rue et alors il n’avait jamais compris comment ces êtres dépourvus d’humanité pouvaient vivre dans toute cette aisance alors que juste à côté de nombreuses âmes croupissaient dans la misère, la famine et la pourriture qui sévissaient dans le camp. Petit à petit, ce lieu était devenu comme un espace de récréation, c’était dans l’après-midi que le petit beau monde grouillait de l’autre côté du mur. Alors quand l’atmosphère du hangar de fortune emménagé dans un bâtiment bombardé lui devenait pesante, il venait regarder ces gens, se délecter de leur train de vie. C’était sa seule source de distraction. Il n’en avait parlé à personne.

Bientôt, ce serait l’anniversaire d’Héléna. Il n’avait rien à lui offrir mais voulait lui faire vivre quelque chose d’unique en ces temps de désolation. Cela faisait presque deux jours qu’il y réfléchissait. C’est alors que subitement, l’idée de la fente lui vint. Oui, il lui ferait voir comment était devenu le monde extérieur en leur absence. Il était content de son idée, ce n’était rien mais il en éprouvait un certain plaisir. Elle qui se lamentait de voir tous les jours, toutes les nuits les mêmes choses, les mêmes horreurs. Le soir de son anniversaire donc, le 23 mai 1941, il la pressa vers l’endroit.

-Viens, lui dit-il… Viens vite.

-Où ça ? répondit-elle, un peu anxieuse.

-Suis-moi juste… Répliqua-t-il.

Vêtue d’un petit foulard brillant qui couvrait ses cheveux, le seul beau vêtement qu’ils ne s’étaient pas résolus à vendre et pour cause Héléna y tenait beaucoup trop, ils se dirigèrent discrètement vers le petit endroit sans attirer l’attention.

-Regarde, lui dit-il.

Lorsque Héléna glissa son œil dans l’ouverture qui s’offrait à elle, elle ne comprit pas tout de suite. Puis lorsqu’elle vit les rues propres et goudronnées de même que les maisonnettes bien loties avec leurs charmants jardins verts, son visage s’illumina et elle y prit subitement goût refusant de laisser la place à son mari. Ce qui le fit rire. Il ne pouvait pas lui en vouloir. Trois enfants traversèrent la rue en se tenant la main. Sur le visage d’Héléna prit forme quelque chose qui ressemblait à un sourire mais ses traits arides et creux, soulignés par des cernes devenues chroniques dessinèrent une grimace à la place. Son visage ne savait plus comment faire, il avait perdu l’habitude. David en l’observant ressentit alors tout le poids de la guerre, qui avait précipité leur vieillesse.

Ils ne le savaient pas encore mais cette palissade deviendra dans quelques mois la cause de leur malheur. Car l’idée traîtresse avait déjà germé dans l’esprit de la jeune maman. Cette idée de s’enfuir par la palissade en creusant un peu plus le ciment bétonné pour laisser passer leurs corps frêles et amaigris.

Aussi, dès qu’ils arrivèrent chez eux elle en fit part à David qui y opposa un refus catégorique. Songeant aux risques encourus, surtout pour les enfants. Et puis même si ce plan réussissait où iraient-ils tous les quatre? Une famille attire tellement plus l’attention qu’un seul individu en fuite. « Partout, répondait Héléna que le virus de la liberté avait déjà piqué. En France, nous irons. Il y a des réseaux pour cela, on paiera. TOUT David, répétait-elle inlassablement tout sauf se résigner à attendre les chambres à gaz et la mort dans ce endroit puant de cadavres et de vers. » Lorsqu’il tentait de la raisonner, elle se lançait dans une sorte de litanie imperturbable.

-Veux-tu causer notre perte David? Ne vois-tu pas que c’est une faveur que Dieu nous offre ? Si on reste ici, un jour on sera bombardé dans notre sommeil, tu te feras tué à ton travail et que ferais-je de nos enfants sans leur père ? Je les tuerai et je me tuerai de désespoir. lançait-elle à tout va en sanglotant.

Alors David finit par s’y résigner, leur plan d’évasion fut fomenté en cinq mois. David veillait au détail près. Il creusa munie de sa lame et de son petit marteau tant et si bien que bientôt le trou s’agrandit. Un enfant de la taille d’Asra pouvait s’y faufiler, il lui fallait encore creuser plus grand pour qu’Héléna et lui puissent également passer. Au bout de neuf mois de dur labeur, il y parvint les paumes ensanglantées et couvertes de pustules. Chaque fois qu’après son travail clandestin il se rendait chez lui, Héléna impatiente lui demandait :

-Quand David? Quand sentirais-je le souffle de la délivrance ?

-Bientôt, répondait seulement David en allant se coucher sur le tas de paille et de chiffon qui leur servait de lit.

Seulement les va-et-vient incessants de David et le bruit de la pierre qu’on taille bien que celui-ci prenait la peine de le faire le plus silencieusement possible avaient fini par attirer l’attention. Il utilisait un chiffon pour atténuer le bruit. Cependant c’était peine perdue, les officiers découvrirent l’endroit grâce à l’alerte donnée par un habitant du camp (récompensé plus tard par du pain rassis) qui fouinait par là, tentant de comprendre ce qu’y faisait David tous les soirs au crépuscule.

C’est ainsi que furent fusillés, le plus anonymement possible et ce, devant la palissade entrouverte de la « liberté », David et Héléna ainsi que leurs enfants Asra et Gabriela le 17 avril 1942, jour de leur fuite organisée. Le défaut que présentait le mur fut quant à lui réparé . On colmata la brèche en bouchant le trou avec du ciment.


Hymne à la mort

Crédit Photo : George Vnoucek
flickr.com CC

Aux aurores, réalité sera mon rêve.

Et je te verrai, car tel est notre destin.

Mon cœur assoiffé quittera son entrave.

Enfin serrés nos corps seront jusqu’au matin.

Puis un long déluge, car un tel mariage.

Une union d’émotions, enfin chantées.

Ni bruit, ni voix ne sortiront de ce nuage.

Oui, êtres baignant dans la clandestinité.

Trêve de pensées, ton âme est ensevelie.

Arraché à moi, je me meurs cruellement.

En guenilles ne vivant que de nostalgie.

Demain, je te rejoindrai mortuairement.


J’aurais aimé être là

bibi

En quelques secondes tout bascula, tout se joua. Elle ne serait plus là, sœur tant aimée, tant chérie. Damnée. Le destin imprévisible, ignoble et parfois tellement cruel l’avait arrachée à moi, m’avait arraché une vie débordante de joie et de gaieté.

Ô Divinité, pourquoi fallut-il qu’elle eusse ce vertige au moment précis où ce train passait ?

J’aurais aimé être là, être là pour elle.

Ce fantastique tic qu’elle avait de hausser les sourcils à chaque parole me hante dans toutes mes pensées, les rendant opaques, obscures.

J’aurais aimé être là, être là pour elle.

Étudiante et travailleuse, ton modeste rêve était de devenir infirmière pour aider un frère qui n’avait plus de repère que toi.

J’aurais aimé savoir ce à quoi tu pensais quand cette après-midi tu t’affalas sur ces rails glacés. J’aurais aimé te saisir, panser tes blessures quotidiennes, extraire toute cette angoisse qui avec perfidie t’avait lentement envahie, traîtresse. J’aurais aimé embrasser ton corps, tes seins, tes lèvres doucement pour qu’ils ne soient point ensanglantés.

Et puis plus RIEN

– La mélodie d’un téléphone

La seconde de TROP

– L‘éphémérité d’un souffle

Tu n’étais plus là

J’entendis les paroles fatidiques : la mort, la mort en elle-même t’avais prise, volée à nous. Amoureuse des belles âmes.


Ice Bucket Challenge: de la maladie de Charcot à Ebola!

Veronica's Ice Bucket Challenge. Crédit : Kyle Nishioka
Veronica’s Ice Bucket Challenge. Crédit : Kyle Nishioka

Si vous avez été très online ces jours-ci, vous avez certainement vu défiler des dizaines de vidéos de personnes qui se renversent des seaux d’eau sur vos Time-lines de réseaux sociaux : Facebook, Instagram, Vine, etc. Il faut dire que ces derniers temps pour être à la mode il faut être de la partie. Les plus pointilleux ont scrupuleusement respecté la règle : des morceaux de glace ont accompagné la douche froide. Initié il y a de cela quelques temps et ce juste après le très dangereux Fire Challenge (le défi du feu) qui lui a beaucoup moins eu de succès (on se demande pourquoi !), il a atteint un pic de participation juste après la publication de la vidéo du fondateur de Facebook, Marc Zuckerberg. Ce dernier incitait plusieurs célébrités à suivre l’exemple du Ice Bucket Challenge en les nominant. Car oui, après avoir rempli votre part du contrat vous devez citer un certain nombre de personnes (trois initialement mais le nombre peut varier) qui devront à leur tour se soumettre au défi en vingt-quatre heures. Dans le cas échéant, ils devront faire un don sur le site de l’association ALS pour aider à la lutte contre la maladie de charcot. Et je peux vous dire que des célébrités mouillées on en a vu passer ces derniers jours. Pour ma part et pour mon plus grand plaisir j’ai vu les Ice Bucket Challenge de Micheal Jordan, Georges Bush, Justin Timberlake, Davido, Steven Spielberg, Eto’o, Bill Gates, Justin Bieber, Marco Materazzi, etc. Et les vidéos continuent à tomber, ou devrais-je dire à couler et avec eux de mémorables crises de rires!

Les plus généreux se sont attelés aux deux gestes, le Ice bucket Challenge pour le fun et le don pour la charité. Tant mieux disons-nous, fort bien. Le phénomène a pris une telle ampleur qu’il est devenu viral, les médias titrent : « la folie du Ice Bucket Challenge ». L’association quand à elle s’est félicité d’avoir pu récolté environ 48 millions de dollars pour la cause grâce aux nombreux dons. Cependant au sommet de l’administration américaine, on ne l’entend pas de cette oreille puisque les diplomates américains ont été interdits de Ice bucket Challenge, le défi devenu mondial grâce à Internet et aux réseaux sociaux, sous prétexte que « les règles éthiques du gouvernement fédéral empêchaient d’utiliser les fonctions publiques, comme celles d’ambassadeurs, pour des bénéfices privés, quelle qu’en soit la bonne cause, aussi noble soit-elle « , a expliqué la porte-parole du ministère, Marie Harf. Il faut également noter que dans le Kentucky, plus précisément dans le comté de Taylor quatre pompiers ont été blessé en touchant une ligne électrique à haute tension alors qu’ils aidaient des jeunes à accomplir leur IBC.

En Afrique, le Ice Bucket Challenge a pris une toute autre connotation. Entre ceux qui se sont adonnés au défi par pur plaisir et en ignorant complètement les raisons de la pratique et ceux qui l’ont complètement détourné de sa vocation initiale, le fossé n’est pas si grand. En effet, plusieurs africains ont quant à eux décidé de se livrer au défi pour lutter contre (tenez-vous bien)…Ebola! La maladie qui tient en grippe une bonne partie de l’Afrique de l’ouest depuis le début de l’année 2014. Parmi les pays les plus touchés la Guinée, le Nigéria, le Libéria. Ainsi, il est important de souligner que le défi a vu sa signification changer en fonction de la position géographique. Car si aux Etats-Unis on se mouille pour Charcot, à Conakry ce serait plus pour Ebola qu’autre chose. Chacun ses problèmes comme dirait l’autre et les africains ont remarquablement su le montrer en adaptant le défi à leur préoccupation majeure du moment. Peu connue en Afrique, les africains se sentent moins concernés par Charcot qui est une maladie neurodégénérative des motoneurones de l’adulte que par Ebola. La raison est toute simple: le virus se trouve sur leur continent et attaque leurs parents. En licence de Communication on nous a appris cette loi : en matière d’informations on est plus intéressé par une actualité qui fait un mort à côté de chez nous que par une autre à des milliers de kilomètres quand bien même cette actualité-ci ferait état de milliers de morts. Eh bien tout est dit. De plus en plus de stars africaines mentionnent Ebola comme raison principale de leur IBC pour attirer l’attention sur cette maladie qui est certes surmédiatisée mais sur laquelle côté investissements et recherches scientifiques on glisse sans vraiment s’arrêter, abandonnant un continent en difficultés à lui-même. La cause est toute aussi noble diront d’autres.

Dans ce méli-mélo de seaux d’eaux renversés et de glaçons éparpillés, les plus scandalisés sont les écologistes qui s’étouffent d’autant de gaspillage d’eau alors que l’on sait que la planète en a de moins en moins pour les générations futures.

-On peut tout de même faire des dons sans gaspiller de l’eau à ce qu’on sache? D’autant plus qu’il y a de nombreuses contrées qui en manquent sévèrement à travers le monde. Avancent sèchement certains défenseurs de la planète, le visage amer et la mine renfrognée.

-Ok Chefs! reçu cinq sur cinq chefs! permission de nous retirer Chefs!

Les bonshommes verts ne sont pas contents et nous rappellent à l’ordre! On aurait pourtant tout intérêt à les écouter. Mais vous et moi savons que sans eau, sans glaçons et sans une bonne partie de fous rires, il serait nettement moins amusant de sortir le chéquier n’est ce pas ? 😉