Tu ne me battras plus

Crédit Photo: United Nation Photo.  Afghan TV Show Addresses Violence against Women (flickr.com)

Crédit Photo: United Nation Photo. Afghan TV Show Addresses Violence against Women (flickr.com)

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Désormais, je devrai lever la tête, marcher avec fierté et tenir bon. Pourquoi ? Parce que désormais je marcherai seule, je n’ai plus d’attaches, je ne vis que pour moi. Je prendrai mes décisions toute seule. Je ne suis plus liée à personne, ma barque navigue toute seule sur cet océan tumultueux qu’est la vie. Je sais qu’il y aura des vagues, les unes plus monstrueuses que les autres, mais je me promets de ne pas lâcher prise. Je me promets d’être forte, car ça y est je te quitte.

Je prends mon courage à deux mains et je m’en vais, loin. Loin de toi. Je veux avoir la vie sauve, je ne veux pas mourir seule, loin des miens dans ce petit appart’ que l’on appelait maison. Ce sera dur sans toi, je le sais, les gens parleront, nos connaissances diront des choses, les ennemis affirmeront avec fierté  » On vous l’avait dit que ça ne marcherait pas ». Mais peu importe maintenant. Avant, toutes ces raisons m’empêchaient de partir, sans compter l’immensité de l’amour que je ressentais pour toi. Je n’ai jamais voulu donner raison aux détracteurs, mais dans certaines situations il faut se mettre au-dessus de ça.

Aujourd’hui je te hais. Je te hais pour toutes les fois où tu as levé la main sur moi, me brutalisant comme un animal. Je te hais parce que tu as promis de me protéger et que maintenant j’ai la tempe gauche ouverte par ta faute. Ma tête tu l’as prise et tu l’as cognée contre le bois dur du canapé sans empathie, mes nattes ont été tirées avec toute ta force, celle d’un homme sur une femme fragile. J’ai reçu une gifle magistrale sur ma joue déjà baignée de larmes. Tu m’as tenu la bouche pour étouffer mes hurlements, ne voulant pas alerter les voisins sur tes agissements. Peu importe le fait que je ne respirais plus, le nez bouché, la bouche fermée de force, l’important c’est que les gens de l’autre côté du mur ne perçoivent rien de ce qui se tramait ici. Tu m’as lancé tes clés à la figure, une clémentine que tu t’apprêtais à déguster. Tu m’as cognée avec tes pieds, tu m’as piétinée, tirée par les cheveux. Je ne pleurerai pas en écrivant ça, je me le promets et pourtant j’ai les yeux embués. La douleur est trop grande, profonde. J’ai des courbatures, ma cuisse est enflée parce que tu as appuyé dessus. Si j’étais blanche, j’aurais eu des bleus partout sur le corps, des bleus que je devrais expliquer, mais encore une fois je bénis ma peau noire, complice de mon camouflage.

Lorsqu’on m’a demandé hier au travail pourquoi j’avais une entaille et que j’étais maussade, j’ai prétexté être tombée. Je ne sais pas ce qui est le pire, que ce ne soit pas la première fois d’avoir subi ce traitement ou que tu nies que tu es homme qui bat les femmes. Une fois en sortant d’une fête, complètement bourré tu m’as brutalisée devant ton ami qui l’était tout autant que toi, tout ça parce que j’avais parlé avec d’autres garçons pendant la soirée. Non seulement tu m’avais ignorée toute la soirée après une énième dispute, mais en plus ce n’était que des amis. Ce jour-là, j’ai eu la honte de ma vie, mais je suis restée.

L’autre fois à la télévision, on a vu un couple dont le mari brutalisait sa femme. Je t’ai interpellé pour que tu te sentes concerné, je voulais te faire passer un message. Mais tu m’as dit :

_Moi, je ne te frappe pas, je te bouscule juste un peu et puis c’est pour te faire peur.

J’ai compris à cet instant que tu n’admettras jamais que tu fais partie de ces gens qui dans un accès de colère démesuré battent leurs femmes à mort. Tu as nié, je n’ai pas insisté. Tu dis que tes coups ne sont pas forts, tu dis que tu les donnes uniquement dans le but d’effrayer, pourquoi ai-je la peau ouverte alors et les os douloureux ? Est-ce toi qui reçoit les coups pour en juger ? Peut-on seulement estimer les dégâts que peut occasionner la force d’un homme sur une femme? Peut-on oser comparer ?

Et pourtant je t’aurais suivi jusqu’au bout, vaille que vaille jusqu’en enfer. J’aurais été un soutien indéfectible, j’aurais consenti à plein de sacrifices pour toi, pour nous, pour ce que l’idée de couple représente à mes yeux. J’aurai décroché la lune, je m’en sentais capable, vraiment. Mais aujourd’hui, je te quitte, je m’en vais. Je veux rester en vie et donner naissance à des enfants. Je veux les voir grandir. Tu m’as insultée, rabaissée à chaque fois que l’occasion s’est présentée. A chaque dispute, tu me jettes à la figure que tu regrettes d’avoir quitté ton ex (qui subitement devient parfaite) pour moi. Tu me fais de nombreux reproches et sentir que je suis une moins que rien. Tu prédis que je finirai seule, vieille fille avec personne à mes côtés. Tu me balances des horreurs qui ont pour but de remettre en question ma féminité, ma confiance en moi. Mais ces horreurs n’ont plus guère d’effet sur moi, c’est comme un refrain qui me laisse indifférente. Lorsqu’un homme s’approche de moi, tu deviens jaloux, colérique et de toute façon  » on ne peut s’intéresser à moi que pour mes fesses ». Ce sont tes mots. Pourtant toi tu t’es bel et bien intéressé à moi pour autre chose, tu as adoré mon esprit vif et mes reparties. Mais ça c’est bien loin.

Aujourd’hui tu es ce macho qui ne supporte pas qu’on le contredise, qu’on lui dise non. Ta parole ne doit souffrir d’aucun doute. J’ai osé remettre en question (en faisant des recherches) un avis que tu m’avais donné sur un sujet, tu me l’avais asséné comme une vérité inébranlable. Tu m’as battu pour ça comme si j’étais faite en bois et fer, je suis pourtant aussi la fille et la sœur d’autrui.  Dans ces yeux étrangers qui me fixaient avec dégoût,  j’ai vu de l’animalité. C’est cela que je fuis en partant. J’ai menacé à plusieurs reprises de te quitter, aujourd’hui certains ne me croient pas, ils disent que je reviendrai. Je leur lance ce défi.

Et pourtant tu m’as promis à nombreuses reprises de ne plus lever la main sur moi. Tu l’as promis à ta sœur qui découvrait ce caractère en toi, à ton meilleur ami qui intervenait à chaque altercation.  Mais tu ne changes pas, bien au contraire je ne te reconnais plus. Si avant il te fallait une raison  » valable »  pour me brutaliser, aujourd’hui le seul fait de te dire que ce que tu as dit n’est pas vrai suffit.

Crédit PhoTo: Neil Moralee. Domestic violence or passionate embrace ? (flickr.com)

Crédit PhoTo: Neil Moralee. Domestic violence or passionate embrace ? (flickr.com)

On m’avait pourtant prévenue  » s’il te bat une fois, il te battra toujours « . Je me suis entêtée. Parfois, j’allais jusqu’à te trouver des circonstances atténuantes, te défendant bec et ongles en affirmant à qui veut l’entendre que tu t’étais excusé à genoux à mes pieds. Mensonges éhontés. Tu t’excuses certes, mais banalement, rapidement et souvent au coucher sur le lit en prélude à autre chose…

Je ne dis nullement que je suis sans défauts, que je n’avais pas ma part de responsabilité dans nos disputes. Mais aucun d’eux ne nécessitait un tel traitement pendant tout ce temps. Jamais mes parents ne m’ont battue, pourquoi toi ? Certaines filles me trouveront faible d’avoir subi tout ça et pour les féministes qui passeront par là je serai peut-être même une honte à la cause féminine. Pourquoi n’ai -je pas porté plainte ? Parce que je t’aimais, et ça je n’ai nullement honte de le dire. Mais aujourd’hui je pars, je m’en vais sans me retourner, alors soyez fiers de moi.

Je reconnais que j’ai été heureuse, par moments, à ma façon. Mais ces moments de bonheur comme volés ne suffisent plus à cacher tout le reste. Oui je sais que ce sera dur, mais moins dur que de subir des coups et des excuses tour à tour. C’est dur d’admettre que quelqu’un d’avec qui tu avais des projets n’est pas le bon. Mais au-delà de tout ça, c’est dur d’admettre que les années consacrées à cette relation sont à jeter dans la poubelle. Le temps est quelque chose de si précieux et j’ai clairement l’impression de l’avoir gaspillé. Je pars avec tous mes défauts que tu jugeais opportun de comparer aux autres filles, je pars parce que tu n’as pas su remarquer et encourager mes progrès.


Alors, félicitez-moi parce que cette fois, je fais le deuil de cette relation pour de bon.

30 Commentaires

  1. Triste réalité. Mais malheureusement ces hommes sans caractère et faible existeront toujours. Du courage à toutes ces femmes victimes de violences. Que la justice vous accompagne.

  2. Tu me bats et je m’en vais. « Je suis pourtant la soeur et la fille d’autrui ». « S’il te bat une fois, il te battra pour toujours »… Dieretou je pourrais citer toutes les lignes de ton billet tellement elles me rappellent des scènes dont j’ai été parfois témoin. Des scènes racontées. D’ailleurs qui ne voit pas une soeur, tante, amie, connaissance, collègue… battue chaque jour? Ce problème est gangrene dans notre société. L’héroïne de ton billet est courageuse: elle decide de partir. Est-ce le cas dans la vraie vie? Malheureusement, ayant travaillé sur le sujet au cours d’un reportage en 2013 à Douala au Cameroun, je dirais non. Elles ( femmes battues) ont surtout peur du regard de la société, peur de l’inconnu. Consequence: certaines sont battues jusqu’à ce que mort s’en suive, incluant traumatisme des enfants. Le regard de ton billet est positif. Des mots bien choisis et symbolisant le courage. J’espère que toutes les femmes battues ou non qui le liront en feront large echo, moi aussi d’ailleurs. J’aime ce regard positif!

  3. J’oubliais : je te félicite, toi qui fais le deuil de cette relation pour de bon. Vas-y de l’avant. Ne regardes plus en arrière. Dis toi toujours que tu as fait ton devoir. Félicitation à toi car tu viens d’ouvrir une voie pour d’autres victimes!

    1. C’est vrai que c’est difficile de prendre son envol et que ce n’est pas souvent le cas dans la vraie vie. Mais j’ai voulu insuffler du courage aux victimes en racontant l’histoire d’une héroïne qui reussit à partir elle. Que serions nous si on ne s’en sortait ni dans la vraie vie ni dans la fiction? On a besoin de rêver, mieux on a besoin qu’on nous fasse espereR que nos rêves peuvent devenir réalité. Je voulais un rayon de soleil, donner une connotation positive à tout ça… Merci Josiane pour ton commentaire, d’être passée là. Tu méritais vraiment un #FF, il est tombé à pic lol 🙂
      Bon samedi ma belle

  4. Merci pour ce bel article. Tu vas te dire que je commence à être partout sur ce blog, mais j’aime tellement ta façon d’écrire…
    J’imagine un peu ce que peu ressentir une femme battue. Avant j’avoue que j’avais du mal à comprendre comment on peut aimer son bourreau. Je fais partie de celles qui pensent que lorsqu’il le fait la première fois, il vaut mieux partir en courant. D’autant plus si vous n’êtes pas mariés, que rien ne vous lie. Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore…Je suis tellement heureuse qu’elle se soit enfin décidée à partir. Cette situation est juste inacceptable! J’ai aussi aimé sa transparence quand elle précise qu’elle a aussi sa part de responsabilité. C’est clair, chacun a toujours sa part de responsabilité, mais il y a d’autres moyens de se faire entendre que d’en arriver aux mains. Trop de femmes subissent sans rien dire. Personne n’a le droit de vie ou de mort sur un individu ! Personne n’a le droit de faire subir des dommages corporels à une autre personne !

    Bises

    1. Merci Ebony et je suis d’avis avec toi seulement parfois quand on aime c’est bien plus compliqué que « Il me bat une fois je pars » C’est inexplicable ce qu’on ressent lorsqu’on est prêt à se battre pour une relation qu’on estime viable.
      Je suis super heureuse de te voir « partout » sur ce blog comme tu dis et si ça ne tenait qu’à moi je t’aurai installé une tente déjà histoire de camper ici. Haha 😀
      Des bisous ma belle 😉

  5. Récit poignant d’une réalité bien triste. Merci pour ces mots qui donneront du courage aux femmes battues : il faut briser le silence pour que s’arrête le cycle de violence!

  6. C’ EST UNE TRISTE REALITE QUE NOS SOEURS CHERES FEMMES QUI DEVAIENT ETRE NOS TRESORS LE PLUS PRECIEUX AU MONDE SONT BATTUES ET MALTRAITEES PRESQUE TOUS LES JOURS. NON PLUS JAMAIS CA VOUS NE MERITEZ PAS CHERES FEMMES .

  7. Je te félicite pour cet article si touchant j aurais aimé que toutes les femmes qu’elles soient nos soeurs nos tantes nos mères nos amies puissent mettre terme à ce genre de relation si honteuse helas ce courage les manque encore et sache que ses propos que tu tiens me donne encore plus de force et de convictions a encourager ma soeur qui vit dans la même situation que tu as si bien décrite merci dieretou

    1. Merci Dalanda 🙂
      Oui il faut que tu l’épaule et l’encourage. J’imagine que c’est dur pour elle de partir parce que quand on y pense on laisse beaucoup de choses derrière et si on a des enfants c’est ma foi encore bien pire.
      Mais dis lui qu’il n’y a certainement rien de pire que de consacrer sa vie à ce genre de relation. Elle est belle, forte et aimante fais le lui sentir. Elle trouvera forcemment le bon qui en vaille la peine.
      Merci pour ton commentaire Linda. :*

  8. Merci chère sœur de dénoncer ce fléau à travers ton héroïne!! les lignes que j’ai parcourues m’ont donné des frissons tellement j’en vois et rencontre presque quotidiennement de pareilles scènes. Vivement que toutes les forces vives se lèvent comme un seul Homme pour éradiquer ce mal!! Bravo bravo pour ta contribution

  9. Très bel article, aussi bien par le contenu que le style qui mérite d’être lu et partagé pour faire comprendre aux femmes battues qui n’arrivent pas à se soustraire du joug de leurs maris violents mais faibles car quelques soient les motifs invoqués lever la main sur une femme est un aveu de faiblessse ,et de l’inconscience également .

    Merci Dieretou surtout pour ton audace d’avoir écrit cet article.
    Bonne continuation

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