Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise

Alone. Crédit Photo : Transformers18 (flickr.com)

Alone. Crédit Photo : Transformers18 (flickr.com)

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Même si je sais que tout fout le camp, je suis heureuse. Une joie indicible emplit mon coeur et mes artères. Pourquoi suis-je heureuse alors que je devrai joindre mes deux mains et pleurer à chaudes larmes? Je ne saurai le dire.
Mais dans cette amitié perdue, cette relation amoureuse brisée ou ce parent malade, dans ce temps qui passe et qui me vieillit au compte-goutte (ou pas si lentement que ça) je perçois une lueur. Car voyez-vous je ne demande pas beaucoup, seulement quelque chose à quoi me rattacher. Un truc pour lequel je pourrai dire : je suis née pour ça. La lueur est faible encore mais elle est bel et bien là. Elle m’appelle, elle attend que je la ravive.
Avant j’étais ce lys qu’un rien effarouchait, j’ai appris à m’endurcir dans un monde de brutes. Dans un vingt-et-unième siècle où il n’y a aucun repère fixe, où tout bouge inéluctablement. Lorsque j’ai perdu ma « meilleure amie » (du moins je le pensais férocement à cette époque) pour une broutille qui m’avait été injustement reprochée, j’ai su que rien ne serait éternel parce que je nous voyais bien finir ensemble elle et moi, nous enlaidir en pestant contre le poids des années autour d’une table où l’on partagerait deux martinis. Je l’ai vu aussi dans les yeux de cet homme qui m’a avoué avoir perdu ses deux parents. J’ai pensé aux miens avec amertume. Tout fout vraiment le camp.

Voici pourquoi j’apprends à mon cœur, ce gros rebelle récalcitrant à s’aguerrir. Je le façonne à l’image de la société dans laquelle je vis. Il a beau subir de nombreuses ecchymoses, le pauvre idiot continue à aimer, à s’attacher, et à faire glousser d’émotions intenses l’incorrigible âme que je suis. Et pourtant je m’y atèle, je le compresse, l’étouffe, l’écrase, le chiffonne et le range dans un placard que je ferme à clé mais il parvient tout de même à pointer le bout de son nez à chaque rencontre (amicale ou autre), déjà prêt à s’ouvrir comme les pétales d’une rose. Il ne faut plus qu’il « ressente » pourtant. Je veux d’un galet à la place, un galet bien dur et poli comme ceux de la promenade des Anglais de Nice. Ainsi j’irai contre vents et marées, braver les aléas de la vie. Comme dans ce bouquin intitulé « la femme parfaite est une connasse« , il me faut être cette connasse d’écervelée sans cœur.
J’y arrive petit à petit et rien que pour ça je m’octroie un « Mazel Tov! » . Je suis comme anesthésiée de la vie, une « amnésique du cœur ». Je me dis qu’il le faut pour réussir, ne pas prendre les gens en pitié ni m’apitoyer sur mon sort.
Les péripéties de la vie passent au-dessus de moi comme un nuage chargé d’eau de pluie. Mais avant au lieu de chercher à tout prix un parapluie que je n’arrivais jamais à ouvrir à temps comme dans un cauchemar symptomatique, je profite de la pluie et danse sous les gouttes qui mouillent mes cheveux et mon visage. Le morceau? « Te quiero » de Stromae.

Le beau temps reviendra certainement. Je profite aussi bien des tracas que des périodes calmes. Pourquoi vouloir lutter corps et âme contre ça? Economisez-vous car si vous êtes venu au monde vous aurez à coup sûr des problèmes. C’est un monde à problèmes. Où tout fout le camp.

L’autre fois à la sortie du cinéma avec une amie où  j’étais allée voir le dernier film de Nolan « Interstellar », j’ai remis ma vie entière en question. En effet qu’est-ce finalement une vie dans cet espace interstellaire infini ? La créature que je suis ainsi que toutes les choses qu’elle vit semblent si dérisoire en comparaison de l’immensité de cette galaxie. Ça a beau être du cinéma mais la seule idée de penser qu’une heure sur une autre planète à l’autre bout du monde peut représenter sept années humaines sur notre chère planète terrienne, fait réfléchir. Vous et moi ne sommes que grains de sable.

Mais par dessus tout l’idée de voir ma peau rider un jour me terrifie. Hier rue du Touch, j’ai vu une vieille dame traverser la route, claudiquant comme une mangue mûre attirée par la gravité et qui ne tarderait pas à tomber tellement qu’elle était courbée. Elle s’appuyait péniblement sur sa canne. Je me rappelle la pensée qui m’a tétanisée à cet instant : serais-je comme ça un jour? J’ai bon espoir que les petits soldats en blouse blanche nous auront trouvé quelque remède au vieillissement avant 2038. Année à laquelle j’aurai quarante-cinq ans. Quarante-cinq ans. C’est si loin et si proche en même temps. La vitesse à laquelle est passée 2014 m’effare. Il me semble que c’était hier encore que l’on se claquait des bises de « bonne année » sur les joues ou sur la bouche pour les plus chanceux. Si les prochaines années passent comme ceci, j’ai peur de vieillir avant d’avoir cligné des yeux. C’est bien des problèmes de femmes ça hein? 🙂

Mais c’est tellement facile de laisser notre vie nous filer entre les doigts. C’est une bien coquine illusionniste et l’arnaque commence dès la naissance au premier souffle. Vous pensez avoir du temps mais en réalité « c’est le temps qui vous possède ». Et si je ne parvenais à rien faire de mes dix doigts ? Et si demain je me réveillais avec quatre-vingt années de regrets ? Je n’aurai pourtant pas de seconde chance. Je vis le tout pour le tout.

Alors je n’ai pas envie d’avoir un cœur qui m’handicape. Je ne veux rien ressentir. Je veux être un machin inerte sur lequel les coups bas et mauvaises nouvelles glissent sans ricocher. Que fais-je alors des bonnes nouvelles et des relations passionnées aux sentiments palpitants et enivrants? Rien ou pas grand chose. Ces états d’esprit éphémères ne m’impressionnent plus.

Amertume. Crédit Photo : labaronne. (flickr.com)

Amertume. Crédit Photo : labaronne. (flickr.com)

Et très souvent nous passons d’un état à l’autre sans crier gare, de quoi vous refiler un arrêt cardiaque que je vous dis, tant la vie nous fait avaler ses caprices de chienne. Moi je suis fatiguée, moi je m’arrête là dans l’aventure des sensations. J’y suis presque. Bientôt je ne sentirai plus rien et je me moquerai de ce que l’on pourra penser. Le jemenfoustime est une bénédiction de nos jours, un don dont il faut user à profusion, sans modération. Si vous vous attachez, vous courrez au suicide. Vous donnez le pouvoir à ces gens de vous anéantir lorsqu’ils partiront car ne vous leurrez pas, ils s’en iront. J’ai l’air défaitiste comme ça hein? Pourtant j’essaie juste d’être réaliste.
Alors j’ai piétiné moi-même ce lourd organe à porter avant que d’autres ne le fassent à ma place. Mais ce n’est que du bluff, en réalité je termine juste ce qu’ils ont si gaiement commencé. Oui car tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise. Et ni vous, ni moi n’y pouvons quelque chose.

5 Commentaires

  1. Je tombe par hasard sur ton blog et j’adore cet article.
    je pense cependant que dompter les montagnes russes que sont nos émotions ne consiste pas à les effacer mais bien plus à en profiter. Ils partiront, ils partent toujours mais d’autres viendront. Des joies auxquelles on n’avait jamais pensé viendront nous combler après le déluge des larmes.
    On va tous finir vieux et fripés, on va tous mourir. Et même si la science nous maintient en vie, ce serait pour vivre en claudiquant et pissant dans nos frocs en attendant que la mort vienne nous chercher.
    Il vaut donc mieux en profiter, vivre, rire et même pleurer, ça nettoie les yeux.

  2. Et pourtant dieretou, je me dis que sans les émotions un article d’une telle qualité n’aurait jamais pu exister! A mon humble avis, chaque mot de ce joli texte, n’est qu’ une émanation de ce  »cœur qui t’handicape ».

  3. Nous passons tous et toutes par des moments de questionnement interieur, sur la vie en général; la nôtre, le monde et tout. Sans cela comment pouvons nous nous construire et déterminer plus tard les certitudes, notre vision du monde? Beau billet Dieretou

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