Papa est parti

Papa est parti. Quand on me l’annonce, je suis dans mon lit, en train de lire un énième bouquin. Papa est parti.  Je n’entendrai plus ses : «  tu es ma préférée » et maman lui reprocher de le dire alors qu’il a d’autres enfants qui pourraient entendre. Pendant que je me roule par terre me tenant le ventre, sur le carrelage glacé de mon appartement, une pensée m’obsède. A-t-il eu froid lors de son dernier soupir ? A-t-il eu peur ? J’aimerais savoir le sentiment exact qui l’a traversé quand il s’est éteint. Quand mon papa s’est éteint. Mais personne n’est en mesure de me le dire. Je n’assisterai pas à ses funérailles qui ont lieu aujourd’hui, et la dernière image que j’ai de lui, c’est le jour où je lui ai offert ce coffret de montre de luxe. Mon père adore les montres. Je ne savais pas quoi lui offrir en rentrant en Guinée pour l’été, ma sœur a évoqué une montre. J’ai pris une montre. Pendant que ma famille se trouve à des milliers de kilomètres, se consolant les uns avec les autres. Je suis ici, misérablement seule. Papa est parti. Est-ce qu’il portait la montre ? Quand je la lui ai offerte, il était tellement heureux qu’il a déballé le cadeau sur le champ, et l’a glissée à son poignet. Cette image m’habite. Papa était fier de moi, je le sais. Et maintenant, on ne me donne même pas le droit de le pleurer tout mon saoul, de toutes mes entrailles et de toutes mes viscères. On me lance des : « tu es musulmane, tu crois en Dieu, il faut que tu arrêtes maintenant ». Ou encore, « ce n’est pas bien pour lui toutes ces larmes, il a juste besoin de prières ». Je ne saurai pas où ils le mettront sous terre, je n’ai pas le droit d’y aller. Non seulement parce que je suis ici et qu’ils ne m’attendront pas pour le faire mais aussi parce que dans ma religion, les cimetières et les enterrements sont une affaire d’hommes.

Mes amis appellent, ils veulent être avec moi. Je réponds sans vraiment répondre. Lorsque je décroche, aucun mot ne peut franchir mes lèvres, respiration saccadée, nez qui coule, j’extirpe la douleur qui me tenaille jusqu’à la moelle épinière. Je vocifère comme une lionne en cage. Non seulement parce que je l’ai perdu, mais aussi parce que je suis loin. Est-ce qu’en dépit de nos rapports en montagnes russes, il savait que je l’aimais ? J’ai un caractère fort comme le sien, et souvent nos deux caractères entraient en collision, occasionnant des étincelles. Ca arrive, me direz-vous. Je n’étais pas le genre « fille pourrie gâtée de papa », non avec papa j’avais des discussions. Mais est-ce qu’il savait que je l’aimais ? Papa n’était pas un homme parfait, je lui reprochais certaines choses. Mais j’ai de bons souvenirs également. Et ce soir, ceux-ci me reviennent férocement en tête, par effraction.

Ca y est, on me l’a annoncé. Je le sais depuis deux ou trois heures maintenant. J’ai perdu la notion du temps. C’est également moi qui suis chargée d’avertir mes grands frères, c’est moi que maman a appelé en premier. Allez savoir pourquoi. Peut-être parce que j’appelais matin midi et soir, anxieuse de son état. Je préviens la famille et me glisse dans ma torpeur, comme paralysée. J’ai mal au ventre, j’ai une boule à la gorge, j’ai envie de vomir. Maman me l’a dit en pleurant. Sur le coup, je n’ai pas pleuré. Il m’a fallu du temps pour réaliser. Je n’avais qu’une seule peur : celle de perdre un de mes deux parents pendant que j’étudie en France. Mais je n’y ai pas échappé, papa est mort alors que je suis là. Je n’ai plus qu’un parent. Désormais quand les gens me diront : « et tes parents ils vont bien ? », je ne répondrai que pour un seul. Je suis orpheline de père. Orpheline-de-père. Les mots font cruellement écho dans ma tête. A vrai dire, je ne savais pas que cela m’affecterait autant ni que je l’aimais à ce point. Papa était malade depuis longtemps. Je savais que je devais psychologiquement m’y préparer. Mais tout ce que j’avais imaginé était tellement en deçà de la réalité. Pendant que la peine et la douleur me malmènent, je pense à des choses absurdes. Je pense par exemple à ce devoir d’anglais toujours pas traité. Il faut absolument que je le fasse, me dis-je. Je me lève subitement, il est 2h du matin, je n’ai pas vu le temps passer. Je suis ivre d’amertume, j’ai un goût acre dans la bouche. Les yeux bouffis et cernés d’avoir pleuré des heures, j’ai une sale mine et je ne pense qu’à une chose : faire le devoir d’anglais de Madame Ferrero. N’importe qui aurait songé à prévenir l’université, qui comprendrait sans doute. Mais c’est comme si j’étais dans le déni, alors que je sais que non, ce n’est pas mon genre. J’ai une douleur lancinante à la tête. J’avale précipitamment des cachets et me met devant mon exercice d’anglais puis… éclate en sanglots. Papa est parti et je ne suis pas là-bas. S’est-il senti entouré lorsqu’il expirait pour la dernière fois ? A-t-il eu mal au cœur comme cela lui arrivait souvent ? A-t-il vu sa vie défiler devant lui ? Mon papa est parti et je ne l’ai pas vu. On me dit de me calmer, je ne suis pas la seule à ne pas l’avoir vu, mes frères aussi vivent à l’étranger. Mais je m’en fiche, à ce moment précis je ne pense qu’à mon deuil à MOI. Que les autres se débrouillent, que chacun se débrouille avec son lot de tristesse. La mienne est immense, c’était moi « sa préférée » un point c’est tout. Papa est parti et il ne m’a pas vu, il n’a pas vu sa fille cadette. J’étais trop occupée à travailler, et à cracher de bonnes notes dans un pays étranger en échange de félicitations. Il ne verra pas mes enfants, il ne me verra pas mariée, il ne me mènera pas à l’autel. Mes yeux sont un long fleuve qui coule sans tarir.

J’arrête de décrocher mon téléphone, j’arrête de répondre aux messages une bonne heure ou deux, complètement déconnectée de la réalité. Je tente maladroitement d’apprivoiser mon mal. Mes amis s’affolent, ils veulent que je prenne le premier train pour les retrouver, d’autres n’attendent que mon signal (et mon adresse dans ma nouvelle ville) pour arriver. Silence radio. L’une de mes amies appelle les pompiers de ma ville. Ils craignent que je ne fasse une bêtise, je suis toute seule dans 20 m2 et je dois faire mon deuil. Alors j’émerge lentement de mon état, et tente de les rassurer tant bien que mal un à un. Je ne veux voir personne mais je vais bien, je veux juste être seule. Heureusement, ils comprennent et n’insistent pas. J’ai le vertige, j’ai sauté plusieurs repas au cours de la journée et je commence à le sentir. Je décide de me faire une tasse de thé, le thé me réconforte toujours en période normale mais aujourd’hui il n’y arrive pas. Je pense que je ne survivrai pas à cette nuit qui s’annonce longue. 4 h du matin, je fais un tour sur les réseaux sociaux. Flopée de notifications,je constate que la nouvelle s’est vite répandue. Par politesse, alors que le cœur n’y est pas, je commence à répondre aux messages de condoléances puis ma poitrine éclate, embrasée de douleur. Cette fois, c’est vraiment vrai. Papa est parti le 17 novembre 2015. Un mois de plus et il aurait tenu jusqu’en 2016, mais il n’en pouvait plus le pauvre. 7 h du matin, puis 8 h, je suis assise dans mon lit sans bouger, les yeux écarquillés et gonflés, les membres endoloris. Je pense à ma famille qui doit s’affairer aux préparatifs dans ma ville natale, loin de moi. Je dois me rendre à l’évidence, je serai bel et bien seule ici dans cette épreuve. Je prends mon ordinateur, pour essayer de coucher le trop-plein d’émotions. Tout pour ne pas y penser. A 22 ans, je n’ai plus de papa mais je lui pardonne d’être parti, tout.  Merci de t’être battu jusqu’à ce jour. Repose en paix, papa.

 

Ta préférée.

19 Commentaires

  1. Ma chérie personne ne peut songer à perdre ses parents mais la volonté Divine prend n’importe quand ce qui lui appartient. Sois forte, très forte, pour le bien de Papa, arrête tes larmes et Prions pour lui. Que sa destinée soit le paradis. Amine!!

  2. Ma fille à lire le début de ton message, je suis obligé de m’arrêter car les larmes obscurcissent ma vue, déjà plutôt faible. Je comprends ta douleur et je la partage.

    Mais ayant perdu un fils, il y’a 20 ans, qui aurait eu cette année 39 ans, je peux te te dire que pour un père, mieux vaut mourir avant ses enfants. Combien j’aurais voulu que ce soit moi à partir et non mon fils. Mourir dans l’ordre d’arrivée sur terre est normal. Donc, console-toi!

    Tout de mon dernier fils, Souleymane, était parfait, aux yeux de sa maman et de son père. La date de sa naissance 28 septembre 1976 avait été choisie par sa maman en l’honneur du 28 septembre 1958, moi j’étais à Addis-Abéba.

    Ensuite, avant qu’il ne commence à marcher, j’ai été muté à Vienne. Il était tellement vivace que lorsqu’on allait au restaurant, lui, sa maman et moi, nous devions manger à tour de rôle, à cause de l’impossibilité de le tenir dans les bras et des longues promenades qu’il faisait en trainant son derrière partout.

    J’ai été hospitalisé à cause d’une bilharziose. D’après sa maman, pendant tout mon séjour à l’hôpital, dès qu’il entendait l’ascenseur bouger, il allait vers la porte en déclinant sur tous les tons « Papa ».

    Un peu plus grand, sur le plan du sport, il avait un coeur de champion à cause de ses lents battements. Les autres se fatiguaient avant que lui il commence à respirer à un rythme plus rapide. Mon dernier souvenir, c’était à un marathon à Vienne. Il devait avoir une douzaine d’années. Il est arrivé premier avec tellement d’avance sur le second qu’on avait peine à y croire. Parmi ses amis, il jouissait d’une telle popularité que lorsqu’il y avait des fêtes, il restait à la maison en disant qu’il serait allé chez ceux qui auraient été les premiers à venir le chercher à la maison.

    En 1995, lors de la discussion de thèse de notre second fils, je suis venu de Kigali, où je servais comme chef de la section des services généraux de la mission de l’ONU pour la paix après le génocide. Je suis revenu en Europe pour une semaine.

    Au moment de mon départ pour le retour, il m’a accompagné avec sa maman à l’aéroport de Vienne. Ses derniers mots ont été, en italien: « Papa, lorsque je reviendrai de Grèce, j’irai passer un mois avec toi à Kigali ». Ces mots résonnent toujours à mes oreilles car c’est la dernière fois que je le voyais vivant. Il est mort dans unaccident de motos sur une ile grecque appelée Paros.

    Il est parti pour ne plus jamais revenir. A ma retraite, je suis allé jusque là pour voir où il avait perdu la vie.

    Je te raconte tout ça dans l’espoir que cela va t’aider à soulager ton immense douleur. Du courage, Diérétou!

  3. ma chérie je ne te connais pas mais en lisant ce texte mon coeur était meurtri prends bon courage ça ira incha ALLAH je te présente ttes mes condoléances KALLAH l’accepte dans son paradis éternel et qu’il l’épargne des supplices de la tombe.amin

  4. Ma petite Dédé, il faut au contraire que tu pleures…
    Il n’y a pas de formule magique pour vivre cette expérience. Moi, quand j’ai perdu mon père, je me suis isolé, et aujourd’hui je le regrette parce que je suis devenu assez insensible.
    J’ai changé de pays parce que la RDC était pour moi, le pays qui m’avait tiré mon père. Mais, après, ce que je réalise, je le fais pour lui, pour honorer son nom que je porte.
    Courage

  5. Waaaouuuh! J’ai pleuré comme une gamine en te lisant. J’ai eu soudainement envie de courir voir mon père et le serrer dans mes bras. Courage ma belle. Je découvre ton blog (je suis une ex blogeuse) et je viendrai souvent y faire un tour.

  6. Il est allé certainement en paix. Bel hommage qui laisse imaginer cette sensation qu’on n’aimerait jamais vivre lorsqu’on a encore ses deux parents. Beaucoup de courage dans ton deuil jolie plume. Qu’Allah lui-même apaise cette peine.

  7. J’ai appris la nouvelle à mon retour du boulot le soir. Notre concession avait déjà été pris d’assaut par les voisins qui forcément en ayant appris le décès du frère de lait de  »Monsieur Diallo » c’est comme ça qu’on l’appel mon Papa dans le quartier, sont venus nombreux pour lui temoigner leurs désarrois et lui réconforter. Les préparatifs étaient déjà en branle pour le voyage sur kamsar. Très tôt Le lendemain c’est sur moto en compagnie de mon beau frère que nous avons dévalé les 300 km de distance de Conakry pour rallier kamsar où toute la grande famille était reunie déjà. La tristesse et la consternation se lisaient sur les visages.

    Bref, pour moi c’était un devoir de l’accompagner dans sa dernière demeure pas parc que c’est mon grand père, mais parce que je l’ai côtoyé de près lors de mes années de fac à Boke, à l’occasion des congés que j’allais souvent passer à kamsar.

    C’était quelqu’un de profondement humain, très rigoureux et exigeait la perfection dans tout ce qui devait être fait, des traits de caractère qui été forgé en lui par les années de service à la CBG.

    Repose en Paix notre Papa

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