Ode à la jeunesse

A Moment Alone, Richard Cawood CC flickr.com

A Moment Alone, Richard Cawood CC flickr.com

Demain elle se fera belle et elle ira faire des photos. Oui, elle ira immortaliser cette période, ce moment, cet instant T. Elle ira gélifier ses traits sur une pellicule car elle sait que le temps ne s’arrêtera pas. Que le temps ne l’attendra pas. Elle a entendu dire que la vingtaine filait à une allure démoniaque, comme si tout d’un coup les éléments s’alliaient contre vous. Contre votre entrain, contre votre jeunesse.

Oui demain elle ira. Elle ira se faire prendre en photo chez ce professionnel. Il essaiera, elle lui demandera de saisir son visage sans rides dans la pierre, elle veut se le rappeler dans vingt ou trente ans. Elle veut se rappeler ses courbes généreuses. Elle veut se souvenir de cette nature qui fut un moment clémente avec elle. Car dans quelques années, la mégère changera de camp, elle ira dorloter une petite adolescente dans la quinzaine. Elle et la nature seront alors ennemies. Elle commencera à lui retirer un à un ses avantages : plasticité de la peau, teint coloré, cheveux noirs. Oui elle reprendra tout. Quoi vous pensiez que c’était offert ? Non c’est un emprunt. Tôt ou tard elle reprendra ses droits sur vous. Elle sait qu’elle fait une vilaine narcissique! Mais elle s’en contre-fiche, elle veut. Tout simplement. Demain elle ne ressemblera plus à ça, elle ne sera jamais autant celle qu’elle est aujourd’hui qu’à ce moment précis.

Elle ira poser les yeux pétillants de bonheur. On lui dira qu’elle est renversante comme d’habitude. Elle savourera chaque compliment. Demain plus personne ne se retournera sur son visage. Elle sait. Alors elle n’a que faire de vos élucubrations. Elle n’en a que faire. Elle n’a pas de comptes à rendre, elle vous fait même un doigt d’honneur. Le soir elle aime la fumée qui s’évapore du narguilé et de ses poumons. Elle aime ces instants où elle nage dans un état second,oui elle aime. Elle aime la nuit lorsqu’il la rejoint aussi, lorsqu’il la serre et lui fait des baisers dans le cou. Elle aime quand c’est quelqu’un de différent chaque semaine. Elle ne supporte plus toutes ces relations sur le long terme. Certaines savent laisser sur vous une marque indélébile et forcément qui vous changent. Elle guette sur sa peau chaque petit changement, se promet de commencer les anti-rides deux ans plus tôt que la date conseillée. Elle a tellement peur de tomber dans les oubliettes, de mourir. Que personne ne se rappelle de son prénom dans cinquante ans. Comme elle aimerait imprimer son nom sur le grand livre de la vie et du monde, à la manière des Aristote, Einstein. Mais elle sait qu’elle aura du mal, que la route est longue, parsemée de croche-pieds. Elle espère… et pendant qu’elle avance en âge, elle déprime et s’inquiète. Elle sait qu’un jour, elle aussi aura à exhaler son dernier souffle. Cette pensée la tétanise, ne plus vivre, ne plus aimer, ne plus vibrer au gré des dernières modes. S’éteindre tout simplement, tout calmement, tout doucement…Comme si elle n’avait jamais existé.

3 Commentaires

  1. La plume, la belle plume, simple mais dense, et aussi colorée comme le plumage d’une perruche. De la poésie en prose. Trois strophes très stylées comme ce bel zeugma enfumé qui « s’évapore du narguilé et des ses poumons. » Félicitations à la poétesse.

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