Mon Crime : Etre Tutsie dans un Rwanda génocidaire. (1)

Rwanda: 15 years on - photostory 3.  Crédit :  DFID - UK Department for International Development

Rwanda: 15 years on – photostory 3. Crédit : DFID – UK Department for International Development

Kigali Novembre 1994. Je suis plongée dans un sommeil profond et pourtant l’on lit sur mon visage comme l’esquisse d’un sourire. En effet, je souris parce qu’à ce moment précis bien que confortablement bercée par les bras de Morphée, je vis une aventure des plus palpitantes. Je me vois courir allègrement dans la savane arborée de mon petit village rwandais situé dans la province sud : Ruhango. Je n’y suis pourtant allée qu’une fois. Je m’appelle Anastasia Rwigema j’ai 17 ans et cette histoire est l’histoire d’une Tutsie parmi tant d’autres qu’un génocide vient surprendre et fondamentalement bouleverser. L’on a bien entendu parler ma famille et moi de rumeurs faisant état d’une hypothétique guerre depuis l’assassinat du président de la république lors de l’explosion de son avion, ou plutôt de quelque chose qui ressemblerait à un massacre prémédité et planifié de Tutsis par des Hutus, l’autre ethnie majoritaire de mon pays. Mais mon père est persuadé que les gens dramatisent et que comme d’habitude les choses finiront par rentrer dans l’ordre. « Une guéguerre de plus orchestrée par des cons, voilà tout ». C’étaient les propos de mon père, magistrat de profession pendant le dîner. Moi de toute façon, toutes ces choses ne m’intéressent pas. Certes, il m’ait déjà arrivé de percevoir de l’animosité dans les yeux de certains camarades de classe au lycée, mais c’est très rare et d’ailleurs ma meilleure amie est Hutue. Pourquoi veut-on faire croire qu’on se hait tant entre Hutus et Tutsis ? Bref, que d’histoires pour pas grand chose au fond. Me concernant ? Oh il n’y a pas grand chose à dire vous savez. Je suis de teint clair, les cheveux assez longs, une calamité quand il pleut. Ils frisent et se reproduisent comme des gremlins. Autant vous dire que pour les coiffer il faut se lever tôt le matin. J’arbore le nez aquilin de mon père et je suis plutôt grande de taille comme papa. J’ai une grande sœur aînée qui ne vit plus à la maison. Elle est allée continuer ses études de médecine à Londres. Je vais vous raconter mon vécu, non pas pour vous extorquer de la pitié ou pour lire dans vos yeux de la tristesse ou de la désolation. Encore moins pour que vous perdiez foi en l’être humain. Je ne souhaite pas être vue comme une victime car je n’en suis pas une. Je ne suis qu’un dommage collatéral de quelque chose qui aurait peut-être pu être évité, ou qui aurait dû arriver ? Qu’en sais-je. Tout ce que je sais c’est qu’un homme instrumentalisé par une idéologie fixe et perverse perd son humanité. Peu importe dorénavant, tout ça n’a plus d’importance…
Ce qui nous reste ce sont les faits, dont il faut absolument se souvenir, garder en mémoire. De qui-est-ce la faute ? Vous m’en demandez trop. Ce n’est point mon rôle de le dire, je n’en sais fichtrement rien d’ailleurs. Je ne suis pas là pour fustiger tel ou tel. Je dénonce c’est tout. Je vous balance mon histoire au visage, crue et sans fard. A vous de voir. Pour le procès, on verra plus tard.
Cette nuit après avoir dîner avec les miens, je suis montée dans ma chambre assez tôt. Mes parents sont restés dans le salon, pour boire comme à leur habitude le thé et suivre le journal télévisé. Bien que mon père banalisait ce qui risquait d’arriver, je les sentais lui et ma mère crispés et anxieux. Néanmoins ceci ne m’étonnait guère. La plupart des rwandais étaient comme ça en ce moment. Ma nuisette enfilée, je suis restée à la fenêtre de ma chambre assez longtemps avant de me glisser dans mon lit ce soir-là. Il régnait une atmosphère étrange dans mon quartier, je pressentais quelque chose d’inexplicablement dramatique. C’était comme si tout d’un coup de nombreuses ondes négatives imprégnaient les lieux. Au loin, j’entendis un coup de feu puis une rafale de tirs. Ma chambre donnait sur le jardin mais je crus apercevoir à quelques lieues de là dans un ciel pourtant tout vêtu de noir de la fumée opaque et des clameurs qui se faisaient de plus en plus fortes, proches. Une entêtante odeur de pneus brûlés acheva de me donner mal à la tête.Ma fenêtre doucement refermée, je lançai un dernier regard circulaire sur le jardin peu éclairé mais bien surveillé par des agents de sécurité que mon père avait pris soin d’engager par ces temps peu sûrs ; puis j’éteignis la lumière après avoir vu indiqué 22h47 sur la pendule murale qui ornait ma chambre.
Aujourd’hui je suis étonnée de me rappeler de chaque petit détail insignifiant que je fis ce soir-là.
La savane dans laquelle je gambade telle une gazelle est inondée par la lumière du soleil. Je la reçois en plein visage, la chaleur que procure les rayons de soleil est vivifiante et je me sens entrain de renaître dans une Afrique où malgré tout, et quoi qu’on en dise, il fait bon vivre.
Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi. La seule chose dont je me rappelle c’est de l’assourdissant cri qui m’a réveillé, indescriptible. Il semble venir des plus profondes entrailles de l’individu qui l’a poussé. Les yeux grands ouverts je cherche la pendule des yeux pour me repérer dans le temps, elle affiche 3h32. Encore dans le brouillard du songe, entre rêve et réalité je ne me rends pas tout de suite compte de ce qui se trame dans la pièce voisine, celle de mes parents. Un mince faisceau de lumière s’infiltre dans ma chambre à travers ma porte laissée entrouverte la veille. Ceci est inhabituel, mes parents n’ont pas l’habitude de rester aussi longtemps éveillés. Ou peut-être, suis-je encore entrain de rêver ? Voulant savoir ce qui se passe, je tente d’attraper à tâtons dans l’obscurité de ma chambre mon peignoir que j’ai négligemment jeté sur une chaise avant de m’endormir. Soudain, des propos incohérents et injurieux prononcés par des hommes en treillis et un bruit de machette sourd, précis, finissent complètement de me réveiller. Bondissant sur mes pieds, je réduis les mètres qui me séparent de la porte d’entrée et j’observe à travers la fine ouverture ce qui se passe. Horrifiée, j’ai par instinct un brutal mouvement de recul qui me fait heurter ma commode d’où un bibelot s’échappe et roule par terre. L’un des militaires se retourne et regarde en direction de ma chambre. Il a entendu quelque chose.

On vient de trancher la gorge de mon père … De la machette suinte encore le sang de mon géniteur. Cruellement la vérité s’impose alors à moi : Des hommes de la Milice Hutu Power viennent de pénétrer dans ma maison.

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