La jeune diaspora africaine et la consommation ostentatoire (suite et fin)

Nike sb x Gucci. Crédit : Karl Hab

Nike sb x Gucci. Crédit : Karl Hab

La première impression que j’ai eu en achevant mes interviews était que les sondés s’étaient plutôt montré amicaux, c’est peut-être en raison de mon jeune âge. Je crois qu’ils ont plus vu en moi une petite fouine curieuse de leur génération qu’une sociologue adulte et focus sur une méthodologie rigide. Tant mieux me dis-je, l’important n’est-il pas de récolter le maximum de réponses après tout ? Je n’ai donc pas eu de problème majeur lors de la réalisation, tous les étudiants que j’ai abordé étant environ de mon âge.

De leurs réponses, j’ai cru comprendre que nous vivons dans une société qui accorde une importance primordiale à l’apparence (mais ce n’est pas comme si mon petit doigt ne me l’avait pas déjà dit). Aussi me diront-ils, il est important d’évoluer avec son temps et surtout avec son entourage. Un exemple banal, deux étudiants congolais : Alex et Michel (pour conserver l’anonymat des interviewés nous utiliserons des pseudonymes tout au long de ce compte-rendu) m’ont clairement affirmé qu’avant, je cite : « ils n’étaient pas dans le « game »» mais qu’en arrivant en France et plus précisément au contact de leurs nouveaux amis africains, ils se sont sentis comme qui dirait « obligés » d’être à la hauteur. Hélas, j’ai constaté le même processus mimétique avec plusieurs autres étudiants.

Beaucoup d’individus interrogés se sont sentis contraints de « changer » leur personnalité ou du moins d’en modifier certains aspects pour s’adapter à des cercles d’amis qui font une fixation particulière sur le matériel et le m’as-tu-vu. Il y a un entretien qui m’a particulièrement marqué. Il s’agit d’un jeune guinéen qui m’a assuré qu’avant, c’est-a-dire au lycée, on le traitait je cite : « comme de la merde» parce qu ‘il n’était pas assez bien chaussé, pas assez bien habillé, qu’il ne « faisait pas assez riche » en un mot. Mais qu’une fois arrivé en France le seul fait d’avoir entièrement renouvelé sa garde-robe composée désormais en majeure partie de grandes marques, d’avoir su exposé celle-ci sur ses réseaux sociaux et de s’être mis en valeur en optant pour un égocentrisme surdimensionné a changé le rapport à l’image que certains avaient de lui. Les regards et les points de vue le concernant ont petit à petit commencé à changer. Il s’est mis à fréquenter « les bonnes personnes », les soirées hype et s’est forgé un réseau de jet-setteurs qui lui assure aujourd’hui « une réputation des plus bonnes » parmi ses pairs.

Mais la question est, qu’est ce qui fait de ces gens des personnes recommandables et pourquoi est-ce si important de prouver que l’on ne badine pas sur l’habillement et qu’on vit et évolue dans un certain confort? le plus souvent chimérique ? A cette question, j’ai eu droit à de nombreuses réponses : «C’est une question de respect et de se faire respecter. » m’a lancé Sidy, Licence 1 Mathématiques, « C’est important d’en mettre plein la vue aux gens et de sortir avec les meufs que tout le monde convoite, parce qu’autrement on est invisible et ça c’est hors de question. » m’a quand à lui répondu Ansar en deuxième année de Terre et environnement . Je me rappelle qu’un Ivoirien en Licence 3 d’ingénierie que j’avais interrogé sur le même sujet m’a avoué que lui même ne savait pas vraiment pourquoi il s’endettait autant pour orner sa table de bouteilles d’alcool hors de prix. « Je ne sais pas, c’est juste comme ça tout le monde le fait et puis voilà.»

Ah….Bon eh bien si tout le monde le fait on ne peut que cautionner et suivre la mouvance, n’est ce pas?

En plongeant dans ce monde lors de quelques soirées atypiques, j’ai été assez étonnée de constater l’aspect superficiel des relations qu’ils entretenaient entre eux. Certains m’ont avoué qu’avec « les potes » c’était loin d’être l’amitié franche et limpide qu’on aurait pourtant juré percevoir. Certes ils traînent ensemble, font pas mal de virées nocturnes, prennent des tables communes une fois en boite mais d’après eux ça n’irait pas au-delà de ça. Passé le premier sentiment d’étonnement que j’ai eu, je me suis rendue compte qu’en effet, c’était corsé d’établir une relation amicale fusionnelle avec des gens d’avec qui on se compare à tout bout de champ. Entre eux, Ce serait plutôt « il a la dernière Jordan? Bordel ça ne le fera pas, il a une longueur d’avance sur moi… Il faut que je me débrouille à avoir la même ou le produit dernier cri d’une autre marque », ainsi de suite et biensûr tout cela avec le plus grand sourire et en s’appelant « Mon pote », « Bro » (brother en anglais) et « Father » ou je ne sais quel autre anglicisme tiré tout droit de films de gangs new-yorkais et de clips aux langages grossiers de rap et hip-hop américains auxquels ces jeunes hommes s’identifient pour la plupart. C’est à celui qui rugira le plus qu’appartiendra la savane. Eh oui, en situation de jungle, règles du règne animal.

J’en viens donc à croire que des frustrations antérieures peuvent bien expliquer de tels comportements mais pas totalement. L’on peut également ajouter sans risque de nous tromper, que le contexte dans lequel on évolue mais encore et surtout une immaturité flagrante des raisonnements sont tout aussi déterminants. Ils ne réfléchissent pas en se disant : si Paul a acheté ceci tant mieux, je suis heureux pour lui…. mais en terme de : Paul vient d’acquérir la Playstation 4 il me faut absolument la Wii u pour compenser. Raisonnement d’enfants de maternelle en cour de récréation.

Les réseaux sociaux sont les formidables canaux par lesquels tout cela est amplifié et rendu possible. C’est par eux qu’on reflète une aisance illimitée (véridique ?) destinée à asseoir notre « domination matérielle » . Instagram, Facebook et Twitter sont des armes et bien heureux celui qui sait les utiliser.

Par ailleurs, lorsque j’en suis venue aux questions financières et de budget histoire de comprendre comment fait-on pour rester étudiant et pouvoir soutenir ce train de vie de ministre, je n’ai eu que des réponses évasives. Motus et bouche cousue semblait être la devise. Ma foi que voici, ce n’est pas aujourd’hui que je le saurai. Certains ont tout de même tenté une approche : « Mon argent de poche, je l’économise grave pour me faire plaisir tu vois … » m’a dit Ahmed d’origine malienne. Seydou, un sénégalais en Licence 3 à la TSE m’a vaguement dit « ben… je fais des affaires par-ci par là et puis voilà quoi.» Je n’en saurai pas plus. Et lorsque mue d’une curiosité presque maladive ( certes …. je n’en suis pas fière… 🙂 mais dans le métier on nous apprend à être perspicace et tenace ) j’ai le malheur de poser des questions sur le caractère légal ou non de ces affaires qui m’ont l’air pour le moins douteuses, je me fais tout de suite rabroué. Un panneau Accès Interdit clignote en grand, informations trop personnelles. Puis je ressens comme un malaise suite à cette insistante intrusion dans leur vie privée. Ma technique ? je repars donc sur une bonne blague pour détendre l’atmosphère et l’entretien se termine dans de bien meilleures conditions. Ceci en dit long sur le genre d’activités rémunératrices poursuivies pour pouvoir « faire partie du game » comme on dit. C’est dire à quel point certains sont prêts à tout pour ne pas passer pour le « pauvre » de service. Ah …. la jeunesse et ses vices.

Cependant il serait tout de même hâtif d’en conclure qu’ils n’ont tous pas les moyens de vivre ainsi. Certains sont peut-être issus de familles plus ou moins aisées qui soutiennent ce train de vie… Le seul aléa c’est qu’ils emmènent par ce comportement élitiste et sélectif d’autres étudiants bien moins nantis qu’eux à faire des pieds et des mains pour leur ressembler.

La société dans la quelle nous vivons, nous aurons de cesse de le dire en est également beaucoup pour quelque chose. C’est dur de conserver ou d’inculquer des vertus à des enfants dans une société qui perd progressivement les siennes. Plus le matériel passera avant l’humain plus nous aurons des générations métamorphosées en quête d’identité. Nous avons tous à un moment ou à un autre fait les frais de ce procès, poster sur Facebook ou Instagram un objet ou service luxueux qu’on vient d’acquérir, une voiture neuve, une séance spa chez l’esthéticienne, un sac hors de prix, des chaussures de star etc… Une fois, deux fois n’est pas coutume dit le dicton. Mais c’est de la coutume et de la pratique frénétique que vient le problème dont nous parlons. La gent féminine même si nous avons nous aussi notre lot de nunuches est finalement moins frappée par ce phénomène je constate. Allez savoir pourquoi … Tout est dans la psychologie des deux genres certainement . Mais ça voyez-vous, c’est un autre débat.

Puis de toute façon me dis-je, la nature humaine est faite de telle sorte qu’elle a besoin de montrer à ses pairs et à son entourage de temps à autres, à certains moments de sa vie qu’elle « progresse » et ce même à l’age adulte. Cela n’a rien de criminel.

C’est ainsi que va s’achever ma démarche personnelle de quête de réponses… Démarche qui aurait d’ailleurs pu s’appeler « Captain Obvious (ou Inspecteur Derrick) sur le terrain … » :)… Et là vous vous demandez si je suis satisfaite des réponses obtenues. Et je vous répondrai en toute franchise : oui et non.

Oui, parce que je comprends mieux comment certaines façons de penser irrationnelles (qui m’échappaient au début) s’installent chez cette jeune diaspora de la classe africaine émergente et non sur la question des finances qui garde une certaine opacité que j’aurai aimé levé. Ceci dit je reste confiante et assez satisfaite du travail en amont et en aval accompli.

3 Commentaires

  1. Très pertinent ce sondage. J’avoue être surpris et captivé par la forme et le contenu de ce fond d’analyses et d’enquêtes qui à mon avis est fructueux dans la mésure où la jeunesse africaine prend note des conséquences de ce phénomène « m’as-tu-vu ». A mon sens tu as su utiliser le bon angle d’attaque pour illustrer ce phénomène de mondial. En tout cas bravo et bonne continuation Mlle Dieretou.

  2. Sans vouloir juger, je pense, comme tu l’as dit justement dans ton article, que si tu te fais des amis parce que tu t’habilles avec des marques, alors ce ne sont pas des amis. Juste des camarades avec qui tu peux t’éclater de temps en temps. Je trouve ça dommage que nous cherchions pas à nous démarquer en accomplissant des choses qui ne relèvent que de la superficialité. Mais bon, il faut de tout pour faire un monde…
    En tout cas j’aimerais bien voir ce que feront ces fameux « amis » si un jour l’un d’entre eux a des problèmes d’argent. Nous connaissons déjà la réponse.
    Se pose la question : dois-je changer ce que je suis pour avoir un maximum de potes, ou dois-je rester moi même, qui à me retrouver plutôt seul ?
    Je me dis que cette formule ne marche que quand on est jeune. Si tu remarques bien, ceux qui étaient rejetés au lycée, et même à la fac, sont ceux qui sont respectés plus tard. Je prends l’exemple de l’intello à qui personne ne parlait lol. Après quand il gagne bien sa vie, le fruit de son travail, on ne le voit plus de la même manière. Donc est-ce que c’est bien raisonnable d’abandonner ce que l’on est pour gagner une estime qui ne durera qu’un temps ?

    En tout cas tu as fait du vrai journalisme Diérétou. Tu as interrogé sans juger, tu étais juste là pour t’informer.

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