Confidences

Confidence. Crédit : Hartwig HKD flickr.com CC

Confidence. Crédit : Hartwig HKD flickr.com CC

Plusieurs amis, personnes, pensent que je ne blogue plus ou alors moins qu’avant. La vérité, c’est que je continue de bloguer, mais que je ne partage plus mes écrits. Quelques billets rédigés sur le qui-vive jalonnent mon bureau d’ordinateur, mais je ne peux plus partager. Pourquoi ? À cause de ce que ces billets disent, à cause de leur violence, de la rage qu’ils contiennent. Un sentiment que peu de gens comprendraient, derrière l’image policée.


J’ai, de plus en plus un rapport différent au blogging. Un rapport qui s’est insidieusement installé, sans même que je ne m’en rende compte. Je le disais il y a quelque temps, le fait d’être journaliste de presse écrite, d’écrire pour le web, de rédiger des articles professionnels et d’en vivre, est progressivement en train de me faire perdre le goût d’une activité que j’ai toujours chéri, d’écrire pour flâner et badiner. Mais je mentirai en disant qu’il n’y a que ça. Il y a bien plus et je réfléchis aux mots adéquats  pour vous le décrire, sans tronquer ou biaiser.

Il n’y a que je ne peux plus dire ce que je veux.

Prenons la politique à titre illustratif. Ceux qui me suivent depuis le début, savent qu’il s’agit là d’un thème de prédilection pour moi, surtout lorsqu’il s’agit de politique en Guinée… Etre une journaliste responsable exige une certaine impartialité.  Je ne peux plus ouvertement et si aisément critiquer des autorités dans un blog personnel puis me targuer de couvrir de manière neutre les activités initiées par ces mêmes autorités. Je sais faire la distinction mais pour le lecteur, j’envoie deux images : celle d’une journaliste qui se veut neutre, et celle d’une activiste sociale et politique qui a un parti pris.

Pour les médias qui m’emploieraient, il y aurait là un conflit d’intérêt. Mon passé de web-activiste – plus connu que je ne l’eus cru – qui se fait périodiquement bloquer sur les réseaux sociaux par des comptes officiels me tient bien à la peau. Quelques médias avec lesquels j’ai eu à travailler m’ont d’ailleurs formellement déconseillé de « bloguer politique » pendant que j’évoluais dans leurs locaux.

A ces contraintes, on m’a proposé des alternatives : bloguer sous couvert d’anonymat, bloguer avec un pseudonyme. Naturellement, penser que je vais opter pour la solution facile est un peu mal me connaître. Lorsque je dis les choses vertement, sans les mâcher, j’aime pouvoir les assumer.

Il n’y a que je ne peux plus dire ce que je veux aussi, à cause de ce que je commence à représenter pour mes compatriotes.

L’exemple le plus frappant de cette nouvelle donne, est le #tweetgate ou le #mediocregate, comme mes amis et moi aimons l’appeler en riant. Rédigé entre 5h et 6h du matin, en colère après avoir vu les réactions sur les RS, nées d’un accident de la route qui avait fait plusieurs morts dans mon quartier en Guinée; j’y affirme sans détour et complaisance, que la jeunesse guinéenne est médiocre, à l’image de ses parents à qui elle reproche pourtant tous ses maux.

Des mots pour dire, qu’elle était progressivement entrain  d’adopter un comportement qu’elle reprochait pourtant aux parents,  qui eux (je le crois fermement) ont échoué à redresser la Guinée. À mes yeux, nos parents ou plus globalement les anciennes générations, n’ont pas réalisé leur mission. Celle-même citée par Frantz Fanon :

« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir ». 

Par ailleurs, en Guinée, l’on peut se permettre d’attaquer tout le monde. « Les enseignants sont nuls », on trouvera des personnes pour vivement acquiescer. « Notre classe politique est incompétente » , on vous applaudira. Mais dès qu’il faut faire une introspection, et peut-être se remettre en question, nous-même en tant que jeunes citoyens,  il n’y a plus personne. Les jeunes guinéens eux, sont bien trop parfaits.

J’ai toujours été virulente dans mes prises de position, ce n’est pas nouveau. Alors qu’avant cela ne dérangeait point, et qu’on m’invitait à des colloques  pour discuter de mes idées et partis pris, maintenant la société veut que « je fasse attention à ce que je dis, parce qu’on me suit».

Elle me veut parfaite, douce et lisse, qui ne cause pas de problèmes.

C’est la seconde fois, après cette interview-télé que j’évoque publiquement ce tweet, que je continue d’assumer pleinement, quand bien même je sais avoir inévitablement froissé plusieurs personnes. J’étais loin d’imaginer qu’un avis exprimé sur mon propre fil, (il ne s’agit que du mien après tout et qui suis-je ? )  secouerait autant de gens, que j’étais capable de mobiliser et de cristalliser autant de mouvement dans la webosphère guinéenne.

J’ai vu des campagnes #JesuisMediocre (et d’autres, #JeNesuisPasMédiocre) naître en réponse à mon tweet qui a été pris en capture d’écran et transporté sur Facebook. J’en ai souri. Je n’avais pas conscience d’avoir un tel impact, et j’ai dû m’expliquer sur ce tweet à la télévision guinéenne. C’était à la fois flatteur et tellement inattendu.

D’une certaine façon, cela veut dire que mes compatriotes sont sensibles à mes remarques, que je ne suis pas juste une blogueuse dont le contenu laisse passif et dont on ne se préoccupe guère.

On m’a dit, « tu es un leader d’opinion, et tu ne peux plus dire ce qui te passe par la tête ». Leader d’opinion, bof. J’ai toujours réprouvé les expressions toutes faites,« influenceurs », « leader d’opinion », etc. Qu’est-ce qu’elles signifient ? J’aime croire que chaque personne dispose de son libre arbitre et ne peut pas être influencé.

Mais soit. Je ne dirai plus donc ce que je pense. Ce qui fait qu’on m’enlève une autre chose, l’essence même du blogging (et du micro-blogging) à mes yeux. J’en viens donc à accumuler plusieurs réflexions non-dites, enviant mon anonymat des premiers jours.

J’ai des billets très personnels dans mon ordinateur, qui ne sont que l’expression de la vie d’une jeune femme de mon âge. J’en ai d’autres, avec des relents poétiques, où je suis très crue… Mais je ne peux plus les partager, on pourrait m’accuser de faire l’apologie de telle ou telle chose …De ne pas tenir des propos responsables pour « une personne comme moi ». Mais qui suis-je au final ? Plusieurs personnes pensent le savoir, pour m’avoir lue une ou deux fois, pour m’avoir côtoyée trois ou quatre fois, pour m’avoir vue, que dis-je, aperçue entre deux/trois voyages et événements.

En « réussissant » (je le mets entre griffes puisque c’est relatif) par acharnement au travail, les activités que j’ai dernièrement entreprises, j’ai acquis de la notoriété, c’est indéniable. Et ce serait grossier de penser que je peux encore, ne pas compter avec, que je le veuille ou non.  

Ceci dit, je n’ai jamais voulu être un exemple ni pour les guinéens ni pour personne d’autre.

Et la vérité, c’est que je suis fatiguée d’être « une jeune fille à qui plusieurs personnes s’identifient» et qui doit donc, se comporter en conséquence. Je veux être moi. Je ne veux pas être idéalisée, idolâtrée, même par de vieux amis de lycée. Puisque je ne me changerai pas pour être adulée, ce franc-parler restera là.

Il y a aussi la peur de ne pas être à la hauteur, mais cela, Anne Marie Befoune l’explique mieux que moi dans son billet  intitulé :  Blog, projets, initiatives, j’abandonne tout.

Je vous rapporte les pans de son billet posté sur medium, que j’ai highlighted (éclairé et mis en évidence) :

« Tout simplement parce que bloguer apporte une certaine notoriété. On est connu pour ses idées, on commence à être pris pour référence, les gens posent des questions et attendent des réponses cohérentes et satisfaisantes qu’on a pas toujours sur les sujets qu’on aborde. »

« J’ai peur de continuer de bloguer parce que j’ai peur de décevoir, de donner la mauvaise réponse, de publier un mauvais billet, de ne pas en savoir assez… Et j’ai peur de la responsabilité grandissante qui m’incombe aujourd’hui, celle d’informer, et de bien informer. »

« Écrire ses idées c’est les exposer aux critiques, écrire sur soi c’est se livrer en pâture aux gens qui n’attendent que ça. »

« Jon Westenberg a avoué dans l’une de ses publications sur Medium avoir peur de ne pas être à la hauteur chaque fois qu’il avait affaire à un projet, quelle que soit son envergure (je ne peux fournir le lien, il ne date pas d’hier et ce monsieur publie tous les jours que Dieu fait. Je ne peux le retrouver). Myleik Teele a avoué il y a quelques jours sur son snapchat qu’elle doutait d’elle même. Franchesca Ramsey et Francheska ont toutes les deux déclaré souffrir du syndrome de l’imposteur dans un épisode du podcast The Friend Zone. Après avoir publié plus de 17 livres et reçu tous les prix imaginables, Maya Angelou souffrait encore du syndrome de l’imposteur, qui, au final, ne l’a jamais quitté. »

Syndrome de l’imposteur : Les personnes atteintes du syndrome de l’imposteur, appelé aussi syndrome de l’autodidacte, expriment une forme de doute maladif qui consiste essentiellement à nier la propriété de tout accomplissement personnel. Ces personnes rejettent donc plus ou moins systématiquement le mérite lié à leur travail et attribuent le succès de leurs entreprises à des éléments qui leur sont extérieurs (la chance, un travail acharné, leurs relations, des circonstances particulières). Elles se perçoivent souvent comme des dupeurs-nés qui abusent leurs collègues, leurs amis, leurs supérieurs et s’attendent à être démasquées d’un jour à l’autre. Ce syndrome est notamment sensible parmi les types d’enfants et d’adultes perçus comme à haut potentiel, ou plus couramment nommés surdoués.

(Source : wikipédia)

C’est exactement ça. Et si j’étais un imposteur ? Et si je n’étais pas si brillante qu’ils le disent et qu’ils s’en rendaient compte plus tard ? Le lire ailleurs me soulage, me fait réaliser que je ne suis pas seule à le vivre.

Les gens vous prennent pour un roc, parce que vous continuez à sourire quand bien même les choses se compliquent et Dieu sait qu’elles le deviennent très souvent. Plus vous êtes exposée médiatiquement, plus vous devenez une cible. Mais le pire, c’est sans doute de ne pas pouvoir correctement se défendre.

On ne répond plus publiquement aux attaques même si, les reparties cinglantes (vous en avez des tonnes) vous turlupinent. L’image, il faut travailler l’image et la préserver. Il faut aussi affiner son Personnal Branding (que certains confondent encore avec « se la raconter »). Il faut garder son sang froid en cas de bad buzz, b-a.ba de la gestion de crise. L’expression, c’est « se mettre au dessus de ça ».

On vous place à un tel standing qu’il ne faut plus se livrer à certaines bassesses.

Alors il faut esquiver le plus possible, se positionner au dessus de la mêlée. Je le disais à deux amis, nouvellement blogueurs qui se confiaient à moi récemment, et qui vivaient mal le fait d’être attaqués personnellement après des billets à eux qui avaient attiré beaucoup de lecteurs. Je leur ai dit ceci : « si vous commencez à avoir des commentaires négatifs, c’est que vous faites bien votre travail, que l’on vous remarque, que vous appuyez sur la plaie. Votre « carrière » de blogueur a officiellement commencé. Etre attaqué pour ces idées, c’est noble. De grands penseurs l’ont été ». Je les ai vus requinqués, je l’ai perçu à la lueur qui s’est dégagée de leurs pupilles. Je le pensais sincèrement car de toute façon nul n’est prophète en son pays.

Quand vous devez faire une action, il faut songer à ses conséquences, cette action va-t-elle agrandir votre réseau ou  écorcher votre image publique?

C’est dire à quel point, au gré des interviews, Unes de journaux, opportunités flatteuses d’embauche, messages privés laudatifs, tout ceci devient oppressant. Et la seule vérité qui en ressort, c’est que vous n’êtes plus réellement libre d’être vous-même.

Est-ce avoir un sentiment autodestructeur que de vouloir casser l’image de la femme parfaite ? De se vouloir transpirant de vie et ne pas avoir à calculer comment chaque action sera reçue par la communauté grandissante qui vous entoure ?

3 Commentaires

  1. C’est avec intérêt que je lis votre article. Ce qui fait votre marque ou ce qui doit faire votre marque personnelle c’est de développer l’originalité que vous aviez au départ en restant vous-même et comme vous le dites toujours assumer et rester fidèle à ses valeurs. Surmonter ce tourbillon doit venir de votre capacité à garder le cap sur votre but mais surtout ne pas abandonner une passion à cause d’un effet de cadrage extérieur à soit même qui fixe les règles. Les critiques parfois sont faciles et subjectives mais toujours constructives (même si elles sont subjectives) car elles nous poussent toujours à affiner la réflexion.

    1. Merci pour ce « papier » Dieretou. Ayant accompagné (et accompagnant) des blogueurs, tout en étant moi-même blogueur, j’ai souvent été témoin de cette période d’envol qui semble être plus destructrice qu’autre chose pour l’auteur. Et j’ai aussi observé qu’il fallait plus ou moins de temps aux uns et aux autres pour « s’en remettre ».
      Cependant, ce que je sais et que j’ai gardé après tout ce temps, c’est que même s’il y’en a qui critiquent viscéralement, il y’en a qui ont besoin de nous lire, même s’ils ne sont pas toujours d’accord avec ce qu’on dit. Être soi-même est aussi ce qu’on fait qu’on devienne une personne qu’on suit (je déteste autant que toi tous ces termes d’influenc*** et compagnie)
      On ne peut pas contrôler tout ce que les gens vont poser comme actes après nos propos, en bien ou en mal, car ils sont eux-mêmes les responsables de tout ce qu’ils font et disent.
      J’avoue que je mesure toujours mes propos, même quand ceux-ci sont tranchés, mais je garde toujours le même esprit afin que ceux qui me suivent justement se rappellent en permanence ce pourquoi ils m’ont suivi à l’origine et que je me rappelle également qui je suis et qui je veux être, à mes yeux d’abord, puis aux leurs.
      Mon propos final : puisses-tu « renaître » comme le phoenix, plus brûlante que jamais.

  2. Dans un pays de demaguogues comme le notre il faut bien peser les mots la grande. Car il faut bien relire ta phrase pour la comprendre. Moi qui te croyait insensible à ces critiques que je dirais infondé. Perd pas ton temps à repondre Amadou Tidiane Bah un tailleur une machine.

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