Au hasard d’une malencontreuse destinée

Auschwitz-Birkenau

C’était en 1941, dans un camp de concentration d’Auschwitz. Depuis le début de cette guerre, Héléna et David avaient vécu au jour le jour, évitant au maximum de se faire happer, leurs enfants et eux dans l’infernal précipice des exécutions et des déportations.

Avant que tout ceci ne commence, ils étaient des gens de la classe moyenne. Ils ne nageaient ni dans un luxe insolent ni dans une pauvreté toute aussi insultante. Grâce à son épicerie alimentaire David arrivait sans trop de peine à nourrir toute sa famille et même à leur faire plaisir de temps en temps en leur ramenant quelques babioles en cadeaux. Lui avait cinquante-quatre ans et sa femme cinquante-six. Il lui arrivait souvent de la taquiner sur la différence d’âge entre eux.

-…Oui mais n’oublie pas que tu es plus vieillotte que moi Lena, lui disait-il.

Ce qui avait le don de l’agacer et la rendait rouge de colère, mais ça ne durait jamais bien longtemps, ils repartaient en éclats de rires sur de bons vieux souvenirs.

Mais c’était il y’ a bien longtemps, avant que les choses ne se gâtent, avant que le ciel ne s’assombrisse. Aujourd’hui ils étaient devenus d’autres gens, la peur, la famine avaient achevé de rider leurs visages. Ils avaient eu deux enfants, Asra un jeune garçon de douze ans que les épreuves de la vie avaient déjà fini d’endurcir et Gabriela qui n’avait encore que cinq printemps. Jusque là, ils survivaient grâce au travail clandestin que David avait pu obtenir. La confection du faux permis de travail leur avait coûté toutes leurs dernières denrées alimentaires. Le travail était périlleux, il consistait à faire passer des sacs de grains de blé à travers la grande muraille qui entourait et fermait le ghetto sous le regard complice de quelques gendarmes de l’occupation Nazie. Tous les jours et à chaque instant il risquait de se faire fusiller car si un supérieur hiérarchique passait de ce côté du mur pour réaliser quelque contrôle (ce qui était courant en ces temps) les gendarmes complices nieraient toute implication ou autorisation de leur part. Mais avait-il vraiment le choix ? Il fallait bien que sa famille se nourrisse. Asra l’accompagnait quelques fois pour suivre les opérations et le remplacer lorsqu’il tombait malade. Helena avait le cœur gros à chaque fois que son unique fils franchissait le seuil de leur « maison ». Mais c’était comme ça, il n’était pas permis de s’absenter au risque de voir son « poste » attribué à quelqu’un d’autre.

Tous les jours dans les rues de nouveaux cadavres jonchaient le sol. Des gens morts de famine, des scènes répulsives de personnes se nourrissant de leurs propres excréments, des enfants dépérissant à vue d’œil, des exécutions arbitraires constituaient le lot quotidien des juifs casernés dans le camp. C’était devenu banal au point que personne n’y prêtait attention. Lorsque quelqu’un s’écroulait dans la rue, les passants enjambaient seulement le corps, ne le regardant même plus dans les yeux pour tenter de l’identifier et avertir quelqu’un de proche.

Par hasard David avait remarqué un jour qu’il passait très près du mur ce petit défaut de construction qui faisait que par un léger renflement du bois qui le couvrait, une mince fente apparaissait comme par enchantement. Ce mur fait de béton et de bois avait été construit à la va-vite et coupait le camp du reste de la ville. Au crépuscule, lorsqu’il y avait moins de gens dans les rues et que la majeure partie des juifs squelettiques s’étaient barricadé dans leur logis de fortune, il s’y arrêtait parfois, juste quelques minutes le temps de voir ce qui se passait dehors. Il n’avait pas mis les pieds hors du camp depuis trois ans. Il ne savait plus à quoi ressemblait la ville. De celle-ci, il ne lui restait plus que de vagues souvenirs qui lui revenaient parfois. Il avait entendu dire que là-bas on avait construit de nouveaux immeubles pour les travailleurs Nazis et leurs familles. Parfois il voyait une dame habillée bon chic bon genre traverser la rue et alors il n’avait jamais compris comment ces êtres dépourvus d’humanité pouvaient vivre dans toute cette aisance alors que juste à côté de nombreuses âmes croupissaient dans la misère, la famine et la pourriture qui sévissaient dans le camp. Petit à petit, ce lieu était devenu comme un espace de récréation, c’était dans l’après-midi que le petit beau monde grouillait de l’autre côté du mur. Alors quand l’atmosphère du hangar de fortune emménagé dans un bâtiment bombardé lui devenait pesante, il venait regarder ces gens, se délecter de leur train de vie. C’était sa seule source de distraction. Il n’en avait parlé à personne.

Bientôt, ce serait l’anniversaire d’Héléna. Il n’avait rien à lui offrir mais voulait lui faire vivre quelque chose d’unique en ces temps de désolation. Cela faisait presque deux jours qu’il y réfléchissait. C’est alors que subitement, l’idée de la fente lui vint. Oui, il lui ferait voir comment était devenu le monde extérieur en leur absence. Il était content de son idée, ce n’était rien mais il en éprouvait un certain plaisir. Elle qui se lamentait de voir tous les jours, toutes les nuits les mêmes choses, les mêmes horreurs. Le soir de son anniversaire donc, le 23 mai 1941, il la pressa vers l’endroit.

-Viens, lui dit-il… Viens vite.

-Où ça ? répondit-elle, un peu anxieuse.

-Suis-moi juste… Répliqua-t-il.

Vêtue d’un petit foulard brillant qui couvrait ses cheveux, le seul beau vêtement qu’ils ne s’étaient pas résolus à vendre et pour cause Héléna y tenait beaucoup trop, ils se dirigèrent discrètement vers le petit endroit sans attirer l’attention.

-Regarde, lui dit-il.

Lorsque Héléna glissa son œil dans l’ouverture qui s’offrait à elle, elle ne comprit pas tout de suite. Puis lorsqu’elle vit les rues propres et goudronnées de même que les maisonnettes bien loties avec leurs charmants jardins verts, son visage s’illumina et elle y prit subitement goût refusant de laisser la place à son mari. Ce qui le fit rire. Il ne pouvait pas lui en vouloir. Trois enfants traversèrent la rue en se tenant la main. Sur le visage d’Héléna prit forme quelque chose qui ressemblait à un sourire mais ses traits arides et creux, soulignés par des cernes devenues chroniques dessinèrent une grimace à la place. Son visage ne savait plus comment faire, il avait perdu l’habitude. David en l’observant ressentit alors tout le poids de la guerre, qui avait précipité leur vieillesse.

Ils ne le savaient pas encore mais cette palissade deviendra dans quelques mois la cause de leur malheur. Car l’idée traîtresse avait déjà germé dans l’esprit de la jeune maman. Cette idée de s’enfuir par la palissade en creusant un peu plus le ciment bétonné pour laisser passer leurs corps frêles et amaigris.

Aussi, dès qu’ils arrivèrent chez eux elle en fit part à David qui y opposa un refus catégorique. Songeant aux risques encourus, surtout pour les enfants. Et puis même si ce plan réussissait où iraient-ils tous les quatre? Une famille attire tellement plus l’attention qu’un seul individu en fuite. « Partout, répondait Héléna que le virus de la liberté avait déjà piqué. En France, nous irons. Il y a des réseaux pour cela, on paiera. TOUT David, répétait-elle inlassablement tout sauf se résigner à attendre les chambres à gaz et la mort dans ce endroit puant de cadavres et de vers. » Lorsqu’il tentait de la raisonner, elle se lançait dans une sorte de litanie imperturbable.

-Veux-tu causer notre perte David? Ne vois-tu pas que c’est une faveur que Dieu nous offre ? Si on reste ici, un jour on sera bombardé dans notre sommeil, tu te feras tué à ton travail et que ferais-je de nos enfants sans leur père ? Je les tuerai et je me tuerai de désespoir. lançait-elle à tout va en sanglotant.

Alors David finit par s’y résigner, leur plan d’évasion fut fomenté en cinq mois. David veillait au détail près. Il creusa munie de sa lame et de son petit marteau tant et si bien que bientôt le trou s’agrandit. Un enfant de la taille d’Asra pouvait s’y faufiler, il lui fallait encore creuser plus grand pour qu’Héléna et lui puissent également passer. Au bout de neuf mois de dur labeur, il y parvint les paumes ensanglantées et couvertes de pustules. Chaque fois qu’après son travail clandestin il se rendait chez lui, Héléna impatiente lui demandait :

-Quand David? Quand sentirais-je le souffle de la délivrance ?

-Bientôt, répondait seulement David en allant se coucher sur le tas de paille et de chiffon qui leur servait de lit.

Seulement les va-et-vient incessants de David et le bruit de la pierre qu’on taille bien que celui-ci prenait la peine de le faire le plus silencieusement possible avaient fini par attirer l’attention. Il utilisait un chiffon pour atténuer le bruit. Cependant c’était peine perdue, les officiers découvrirent l’endroit grâce à l’alerte donnée par un habitant du camp (récompensé plus tard par du pain rassis) qui fouinait par là, tentant de comprendre ce qu’y faisait David tous les soirs au crépuscule.

C’est ainsi que furent fusillés, le plus anonymement possible et ce, devant la palissade entrouverte de la « liberté », David et Héléna ainsi que leurs enfants Asra et Gabriela le 17 avril 1942, jour de leur fuite organisée. Le défaut que présentait le mur fut quant à lui réparé . On colmata la brèche en bouchant le trou avec du ciment.

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *