Abidjan, à travers mes yeux

    Centre ville, Plateau

Je suis venue à Abidjan un peu de manière précipitée. Mon arrivée était prévue depuis plusieurs mois déjà, mais à la dernière minute, j’ai avancé mon départ, pour plusieurs raisons. La première était que je voulais croiser mon hôte Jean-Michel avant qu’il ne s’envole en Tunisie pour sa croisière en bateau avec sa famille, la seconde, c’est comme lorsque je suis partie à Dakar en 2015 : je fuyais quelque chose. Je quittais Paris pour m’éloigner d’une angoisse. L’angoisse d’avoir perdu quelque chose, quelqu’un… En 2015, je suis partie à Africtivistes puis à Mondoblog juste après le décès de papa, aujourd’hui j’ai l’impression que je perds quelqu’un d’autre d’une manière tout à fait différente… Mais qui ne me donne pas moins des sueurs froides.

Je partais dans un pays où, malgré mon humeur massacrante, ma fatigue allant crescendo, j’allais sans doute me sentir bien. La Côte d’Ivoire est un des pays en « top of list » que je voulais visiter. J’avais déjà entendu tellement de choses sur ce pays que j’avais hâte de m’y rendre, d’écouter les ivoiriens parler leur nouchi chantonnant et ponctué de « oh », me balader à Assinie, voir Abobo, Treichville, Le plateau, et d’autres noms de quartiers que j’avais fini par maîtriser à force de me doper de séries ivoiriennes telles que « Ma famille », « Dr Boris », ou encore « Class A ».

Ainsi, mon Uber m’a déposée à Roissy Charles de Gaulle le samedi 29 juillet au matin, où j’ai embarqué à bord d’un A380 d’Air France. D’ailleurs, j’en profite pour rédiger cette note pour moi-même : ne plus planifier un voyage en été (juillet-août) un week-end. L’aéroport était bondé, touristes surchauffés, parisiens pressés de quitter leur ville chérie quelques semaines, personnel d’aviation, enfants excités, ados snobinards et boutonneux, etc. Bref, il y avait des mètres de queue pour la plus petite formalité. Je me suis sentie bénie d’avoir la mention Sky priority et de voyager en Premium E. Les choses sont allées plus vite et tant mieux. Je n’avais ni l’envie ni l’énergie de patauger dans une file pendant 2h au cours desquelles je me ferais draguer lourdement. L’A380 est un avion immense et confortable, une merveille de modernité sur 2 étages, conçu pour rendre les longs courriers plus agréables aux passagers.

Je me suis tout de suite sentie bien dans cet avion.

Je le mentionne car c’est chose rare que je sois à l’aise dans un avion, et des avions j’en ai empruntés beaucoup du haut de mes 24 ans. Bref, nous voici tous embarqués mais cloués au sol pour encore 45 interminables minutes. Des passagers dont les valises avaient déjà été placées en soute ont eu un problème et ne pouvaient plus prendre ce vol. Il fallait dans cette masse de bagages en soute -que je n’imaginais que fort aisément- retrouver leurs valises et les débarquer. Bref, je poireaute et mon voisin avec moi. Il a d’ailleurs la politesse de me saluer et de se présenter. Nous allions passer 6h ensemble. Les amabilités n’étaient pas à occulter. Mon esprit vagabondait. Je ne pensais pas à Abidjan, mais à Paris et à ce que j’y laissais, aux problèmes que j’y retrouverais sans doute, intacts au retour. Lorsque nous décollions, je commençais à somnoler. D’autant plus que j’avais fait l’impasse sur le sommeil durant plusieurs nuits… L’aventure ivoirienne commençait.

Le pilote a fait de son mieux pour rattraper son retard au décollage et nous atterrissons finalement avec seulement vingt minutes de retard. Applaudissements lorsque les roues du gros appareil foulent le sol du tarmac de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan. Et à peine posée, c’est incroyable comme je me suis sentie tout de suite comme chez moi. Cela m’arrive souvent lorsque je reviens en Afrique de l’Ouest. Peu importe le pays, tant que c’est l’Afrique de l’Ouest, je ne me sens pas dépaysée. La Côte d’Ivoire ressemble encore plus à la Guinée que le Sénégal ou le Mali. Agréablement, je remarque que c’est un pays très vert… Je pense que je m’entendrai bien avec lui.

Sauf que les choses se corsent lorsque j’arrive à la Police.

A quelques mètres du policier qui cachettera mon passeport, je constate que, contrairement à tous ceux qui m’entourent, je n’ai pas mon petit carnet de vaccination jaune, a priori très important en Côte d’Ivoire. J’ai laissé le mien bien au chaud dans une commode à Paris, je ne pensais pas qu’il serait indispensable. D’habitude, quand je reviens en Afrique, je ne le présente pas mais on finit par me laisser passer. J’oublie à mes dépens que chaque pays est différent. En moins de deux, j’invente une histoire : je l’ai perdu dans l’avion.

Commence une négociation avec les médecins de l’hygiène publique qui ne veulent pas me laisser passer. Je tente d’utiliser la proximité géographique de nos deux pays : « je viens de Guinée, vous voyez bien, dis-je en avançant mon passeport, c’est la Cedeao ». L’un des médecins me dit, ironique : « tu es Guinéenne mais c’est de Paris que tu viens ». J’ai envie de lui retorquer « et alors ? » , mais je m’abstiens. D’ailleurs, cela n’intéresse pas le médecin en chef, qui veut qu’à défaut de prouver que je suis à jour sur mes vaccins, je fasse un rappel du vaccin de la fièvre jaune, là tout de suite à l’aéroport.

Je me hérisse, il est hors de question qu’on m’innocule quoi que ce soit comme vaccin, sans l’aval de mon médecin à Paris. Je dispose d’un traitement particulier et je ne peux pas prendre n’importe quoi pour ne pas provoquer de réaction grave dans mon organisme. Je tente de l’expliquer et le médecin en chef finit par s’énerver et coupe court à mon blabla : « vous avez un papier qui prouve ça, une attestation d’exemption de vaccins ? ». « Je ne pensais pas que j’aurai à le prouver, je n’ai aucun papier sur moi, mais je peux vous montrer dans mes bagages ma pharmacie, avec mes médicaments vous verrez. J’ai une maladie qui m’oblige de toute façon à être à jour sur tous les vaccins». Evoquer mes valises à haute voix, me fait penser que je ne pourrai pas les récupérer si je ne sors pas d’ici. Je leur demande de me laisser aller au tapis roulant au moins et revenir. Un infirmier ricane : « vous ne savez rien, vos bagages ne sont même pas encore là, il faut compter au moins une heure avant qu’ils ne commencent à rouler, surtout si c’est Air France ».

Je suis dépitée, mon passeport est confisqué et on m’autorise à aller attendre mes bagages. « On trouvera une solution, lorsque vous aurez vos valises » me balance l’un d’entre eux, l’air compatissant. Sa « solution », ce sont quelques euros, je ne suis pas dupe. Moi ça ne me dérange pas d’en laisser tant que je peux décamper après, surtout après six heures de vol. Deux heures s’écoulent entre les bagages et cette histoire de vaccination.

Finalement, mon hôte à Abidjan, Jean-Michel, que j’aurais eu au téléphone entre temps, interviendra directement, pour débloquer la situation sans que j’ai à payer quoi que ce soit.

Ces difficultés à l’arrivée me contrarient et ternissent un peu l’image de la Côte d’Ivoire à mes yeux.

Bref, me voici à bord de la voiture me menant à la somptueuse villa de mon cher ami, français d’origine. Il faut dire que si j’ai franchi le pas de venir en Côte d’Ivoire, c’est aussi parce que Jean-Michel, que je connais depuis Conakry, n’arrêtait pas de me dire : « viens en vacances, c’est bien ici, on va t’enjailler ». Un vrai africain celui-là. Donc je suis venue voir si c’était vrai. Et effectivement, j’étais déjà mieux d’être loin de Paris.

Le lendemain nous avons mis le cap sur Assinie et nous sommes descendus au Cocoué Lodge. Un endroit magnifique. Cela m’a fait penser au potentiel touristique Guinéen inexploité. Assinie est vraiment une petite merveille. A peine descendue de voiture, je me retrouve sur la selle du premier jet-ski que je croise, car secrètement j’ai toujours rêvé de chevaucher un jet-ski sur la lagune Ebrié.

Rêve réalisé et sur les vagues, je plane. C’est mieux que d’appuyer sur le champignon sur une autoroute car il faut toujours faire attention aux autres voitures, alors qu’ici, la voie m’appartenait, jouissif !

C’est peut-être là l’un de mes meilleurs souvenirs de la Côte d’Ivoire.

Assinie, Cocoué Lodge. DR

L’engin est puissant et il ronronne sous mes bras. Le sentiment d’être seule au monde est stimulant. Celui du danger aussi. Après avoir déjeuné au restaurant, j’entreprends de me baigner dans l’océan et pour ce faire, il faut emprunter une petite chaloupe qui nous mène sur l’autre rive du bras de la lagune. Un bout de terre parsemé de cocotiers, de sable et de transats, sépare les deux masses d’eau, la lagune d’un côté et la mer de l’autre. L’endroit a vraiment été bien pensé. Mais la marée est dangereuse, il faut faire attention. Je ne reste pas longtemps dans l’eau. La journée s’écoule lentement, et l’espace d’un instant, tout va bien et j’oublie tout dans ce décor de carte postale…

Terrasse, Marcory. DR

Jean Michel est un hôte extraordinaire, il fait son maximum pour que je me sente bien jusqu’à son départ en Tunisie et même après. Je suis tout de même triste au moment de son départ : je serai désormais seule (avec le gardien, les chauffeurs et le cuisinier) dans cette grande maison. J’essaie de combler le temps tant bien que mal au gré des jours qui défilent. J’invite plusieurs blogueurs de la webosphère ivoirienne et nous passons de longues soirées autour et dans la piscine à parler de choses qui ne vous intéressent en rien. Je ne plonge jamais seule, je trouve cela déprimant.

A y songer, j’ai un comportement mitigé avec la solitude. Lorsque je suis très entourée, je m’éclipse quelques instants dans une autre pièce, surtout lorsque certains sentiments refont surface sans prévenir et que je dois les étouffer avant d’éclater en sanglots devant dix paires d’yeux qui me regarderaient, étonnées. Lorsqu’il n’y a plus personne, je suis en quête de compagnie pour ne pas me laisser aller à des pensées négatives et parfois fort destructrices. Je ne suis pas en ce moment au meilleur de ma forme, vous l’aurez compris.

Si bien que, tantôt cette solitude me convient et tantôt elle m’oppresse.

Je bouquine, je profite de la bibliothèque peu fournie de Jean Michel, j’y déniche quand même quelques pépites à force d’insister dans ma quête. Je pianote sur mon ordinateur à côté de la piscine, et comme j’habite en face de la lagune et qu’il y a des cocotiers, parfois je viens m’asseoir sur la terrasse rien que pour entendre les feuilles balloter au gré du vent, en ayant en face un café que le discret Philippe m’aura servi sans même que je ne m’en rende compte. Moments d’introspection profonde dans le silence presque religieux de la résidence située à Marcory Résidentiel, je pense à des erreurs commises, à des choses que j’aurais pu faire différemment, mais aussi à ma famille et à la rentrée prochaine.

On me fait également sortir danser, j’essaie d’en profiter tant bien que mal alors que le cœur n’y est pas. Et je réalise que les nuits  d’Abidjan sont moins animées que je ne le croyais, en tout cas du pan que j’ai pu voir. Effectivement, avant que je n’arrive j’avais un préjugé : je pensais que l’on pouvait se trémousser tous les soirs à Abidjan du lundi au dimanche. En Guinée, la fête ne commence vraiment que le weekend et dans mon subconscient, on pouvait faire la fête quand on voulait à Abidjan où tout restait constamment ouvert. En réalité, du lundi au mercredi, les clubs et autres lounges tournent au ralenti, même en vacances. Mais Abidjan la rebelle, se rattrape bien le week-end. J’apprécie particulièrement le Forty-Forty et le VIP Club que je recommande.

foufou, DR.

Grâce à mon frère Cyriac Gbogou et au conservateur qu’il met à ma disposition et à la disposition de Rokhaya (une de ses amies sénégalaises de passage dans la ville), je fais une immersion dans l’histoire passionnante de Grand-Bassam. Je veux également visiter quelques musées, mais à Abidjan, ils sont pour la plupart fermés : les jeux de  la francophonie sont passés par là. Petite déception pour moi qui ai un vrai penchant pour l’art. Dans un maquis 100% ivoirien, avec Mohamed Diaby et Cyriac, je déguste le fameux foufou que je trouve étonnamment savoureux et fondant sur ma langue. Je profite de ces moments simples en bonne compagnie. Un autre jour, avec Binta, une cousine germaine avec qui je devais déjeuner, je me perds dans le centre ville d’Abidjan de longues minutes avant de retrouver le chauffeur.

Chaque Abidjanais que je rencontre est serviable, prêt à m’aider.

Drapeau ivoirien flottant. DR

J’en profite pour faire des photos que j’instagrammerai plus tard au lieu de paniquer et j’ai bien raison car je retrouve le chauffeur quelques instants après avoir tournoyé un peu, et tout rentre dans l’ordre. Que seraient des vacances sans une virée improvisée ? Une autre chose que j’ai remarquée ici, c’est qu’il y a des drapeaux ivoiriens accrochés partout, aux institutions publiques comme les ministères mais pas que, également dans les boutiques, les garages, les petits stands, les salons de coiffure, les marchés, etc. Je ne saurai dire si c’est du nationalisme, de l’amour de la patrie à l’extrême ou du chauvinisme. Sans pouvoir me l’expliquer, j’ai trouvé cela intéressant.

Au marché de Cocody, où je me suis rendue avec Madeleine pour des achats, nous rencontrons les vendeuses à la langue bien pendue qui veulent nous aguicher avec leurs marchandises. Madeleine et moi divisons chaque prix qu’on nous fixe par 3 parce qu’on sait qu’on nous taxe à notre accent et nous partons en fous rires avec les vendeurs qui nous traitent de « Guinéennes jolies mais futées ». Je passe sous silence mon expérience dans un salon de coiffure où je suis restée 4h pour une coiffure qui aurait normalement duré 2h en Guinée, nous en sortons totalement énervées.

Bref, sachant que mes jours sont comptés, je vis Abidjan du mieux que je le peux dans cette ville typiquement africaine avec ses artères animées et je me surprends à l’apprécier. Mon séjour tend maintenant vers sa fin, et j’aimerais m’aventurer vers Yopougon, Abobo et d’autres quartiers populaires. Jean-Michel me l’a un peu interdit, j’ai entendu parler des « microbes », ces enfants-terreurs de la guerre. Même si je sais qu’il me lira, pour l’instant il n’est pas là, et je me tâte à m’y rendre, ne serait-ce que pour l’embêter.

Bref, j’aurais voulu accomplir des dizaines de choses dans ce beau pays qui a fait son maximum pour ne pas se laisser marquer par les stigmates de la guerre, mais je sais que je reviendrai Inchallah. Les vacances ici s’achèvent et heureusement, aucune mutinerie n’a encore pété (je continue de croiser les doigts hein).

En guise de conclusion, j’aimerais faire une spéciale dédicace à toutes ces personnes qui ont fait de ma présence ici un plaisir, qui, malgré leur emploi du temps chargé, ont fait de leur mieux pour que je me sente chez moi. Ils m’ont écoutée, consolée, grondée aussi. Je remercie Jean-Michel en premier lieu, il est l’illustration parfaite du dicton que la différence d’âge n’a aucun poids en amitié. Sa présence dans ma vie est une bénédiction. Puis la blogosphère ivoirienne en général, en particulier Orphelie Thalmas, Cyriac Gbogou, Mohamed Diaby, Edith Brou, Sonia Guiza. Un merci à Franck Edja, Madeleine Sarr, Ibrahim Bah (Jupiter Davibe), et tous les autres sans exception que je n’oublie pas, qui ont contribué à leur échelle, à rendre cette expérience enrichissante.

Pavillon rose. Grand-Bassam

A très vite.

2 Commentaires

  1. Wawou !!! J’adore cette fille. Elle m’a plongé dans lecture d’aventure, de découverte et d’inspiration. Qu’elle est vraiment forte. C’est vrai, le texte est long, mais j’ai pas eu la paresse d’arrêter ma lecture.

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